«Crève, ça t'apprendra à aimer les femmes!» Mirandolina, l'aubergiste attrape-cœur de La Locandiera, mord à la Comédie de Genève. A ses pieds, le chevalier de Ripafratta ramperait pour un baiser. L'héroïne imaginée par Carlo Goldoni dans la Venise feu d'artifice du XVIIIe aurait cédé, peut-être, aux avances du soupirant, si elle n'avait craint de perdre sa liberté. Alors, elle se rebiffe et frappe. Dans son fauteuil, on est censé jouir de ses piques. Il n'en est rien, dans la mise en scène de Philippe Mentha. Le patron du Théâtre Kléber-Méleau ne trouve pas le ton de la comédie. Ses acteurs ont le geste lourd des routiniers. Et c'est l'écume sensuelle, mais aussi l'acidité satirique de l'auteur, qui sont sacrifiés. La joie du double jeu, si on veut.

La déception tient à ceci: dans ce duel entre Mirandolina (Emmanuelle Ramu) et le chevalier de Ripafratta (Daniel Ludwig), il n'y a pas l'ombre d'un trouble. Elle, elle a l'art d'enflammer les hommes. Preuve? Les chaleurs du Marquis de Forlipopoli (Wojtek Pszoniak) et du comte d'Albafiorita (Alfredo Gnasso). L'un et l'autre font le siège de la belle intraitable. Le chevalier, lui, a cette présomption: la gent féminine ne percera pas sa cuirasse. Le plaisir, alors, c'est de voir comment deux orgueilleux vacillent, comment le théâtre des postures s'écaille sous l'empire de la passion.

Emmanuelle Ramu et Daniel Ludwig forment de ce point de vue-là un couple mal assorti. Et c'est à lui surtout qu'on en veut, à sa manière de hacher méthodiquement son texte. Il y a là comme une mécanique de jeu, reproche auquel ses partenaires n'échappent pas.

Alors oui, cette Locandieraest cruelle. L'œuvre ne dispense ses délices qu'en échange d'un feu juvénile, mélange de métier et d'innocence. Ce qu'on appelle aussi la surprise. De cela, pas la moindre trace l'autre soir.

La Locandiera, Comédie de Genève, (Loc. 022/320 50 01). Jusqu'au 7 décembre. 2h20.