A de rares et très heureuses occasions, un concert peut révéler le rapport fusionnel existant entre le compositeur et son interprète. Le récital qui a ouvert vendredi à Genève le festival Luths et Théorbes en a été une. Il est 20 h 30 lorsque, dans le dépouillement extrême de l'Eglise luthérienne, fait son apparition la figure filiforme et élégante du luthiste d'exception qu'est Hopkinson Smith. La retenue du personnage est inversement proportionnelle à l'ampleur du prestige et de l'aura qui l'entourent depuis deux décennies, et elle semble servir à la perfection les notes du compositeur anglais John Dowland, auquel est dédiée la soirée.

Dowland est assurément l'incarnation du tourment mélancolique et ses œuvres sont le miroir d'une vie bousculée par une errance sans fin. Entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, on le retrouve partout en Europe: à Paris, dans l'entourage de l'ambassadeur d'Angleterre; à la cour de Brunswig en Hesse; en Italie; à la cour de Danemark, et, lorsque la nostalgie le tenaille, dans son pays natal. Les contradictions de ce Hamlet musicien sont résumées par le jeu de mots qui lui a servi d'autoportrait: «Semper Dowland, semper dolens» (Dowland toujours, toujours dolent). Et cette vérité résonne précisément dans les notes de ces compositions.

A commencer par les gaillardes (danses au rythme ternaire d'origine italienne) de la première partie du récital. Des pièces délicates, fragiles et raffinées que Hopkinson Smith visite avec un tact extrême. Alors que ses doigts se déplacent avec une facilité déconcertante, et que la respiration rythme les mesures comme pour leur donner le souffle vital, les traits du visage traduisent la modestie et l'étonnement. Comme si le musicien découvrait pour la première fois la beauté de ces airs. L'acoustique déplorable gâche quelque peu la magie du moment, car elle disperse les sonorités d'un instrument qui est timide par définition. Les trois portraits de femmes qui suivent alternent retenue et jeu effervescent: Pavin la Mia Barbara dit l'amour lointain et à jamais perdu, alors que l'espoir semble renaître avec Lady Hunsdon's Allmande. Puis, ce sera le tour des œuvres composées durant l'exil continental. Apparaissent alors de nouvelles solutions harmoniques qui requièrent un jeu de virtuose. Hopkinson Smith les parcourt avec aisance et dynamisme et se révèle époustouflant dans la Fantasie qui clôt le programme. Le musicien s'en va sur les notes vivaces d'une danse de cour française du XVIe siècle. Un hors-piste lumineux.