D'un spectacle qui fait l'éloge du chapeau Valois et qui déplore la disparition du pouf, il n'y a que plaisir à attendre. En lecteur amoureux de Mallarmé, Richard Vachoux a la belle idée de révéler la face frivole jusqu'à l'extase du poète de Brise marine. Au Théâtre de Carouge (GE), cinq acteurs en blanc font sauter de leurs écrins les perles d'un chroniqueur mondain génial. Le metteur en scène marie l'âpre Après-midi d'un faune à des extraits de La Dernière Mode, la revue lancée par Mallarmé en 1874. Le masculin d'un côté, le féminin de l'autre, sublimés en un spectacle poème aussi personnel que précieux.

Serait-il donc si frivole, Stéphane Mallarmé? Oui, si la frivolité permet en une formule d'accéder à l'azur des anges. Oui encore, si elle consiste à célébrer le chef-d'œuvre passager du styliste, double du poète, ou le port de tête d'une demoiselle papillon. A Carouge, tout commence par un noir traversé par les bruissements du Prélude à l'après-midi d'un faune, de Claude Debussy. Puis, dans une apocalypse solaire, s'éveillent Hélène Hudovernik, Pascale Vachoux, Yanouchka Wenger, Cédric Dorier et Thomas Laubacher. Ils sortent d'un songe, ils sont faits pour chérir la bagatelle ensemble.

Serait-ce alors l'antichambre du paradis? Peut-être. Sauf que chez Richard Vachoux et Mallarmé, le paradis semble avoir fait le deuil de Dieu pour s'offrir aux chasseurs d'harmonie: le chroniqueur qui, en un jet d'encre, saisit le mystère d'une parure. Le prédateur, ici, c'est Thomas Laubacher, il dit en mâle armé: «Ces nymphes, je les veux perpétuer.» Les belles en neige somnolent encore. Elles attendent leur heure pour s'envoler. Pascale Vachoux et Hélène Hudovernik sont alors formidables en fiancées faussement candides, construisant à vue leur robe de promise, plus roses du visage d'un vers à l'autre. Comme s'il y avait dans cette langue si maîtrisée un principe de vie. Un élixir de bonheur.

Mallarmé ou l'après-midi d'un faune. Théâtre de Carouge/ GE (rue Ancienne 39, tél. loc. 022/343 43 43). Jusqu'au 19 décembre.