Critique: «La Mouette» à l'Orangerie. Tchekhov à bout de nerfs

Critique: «La Mouette» à l'Orangerie.

Jusqu'où peut-on dépecer une pièce classique? La récrire, la rêver autrement, la révéler, dans le meilleur des cas, à l'insu d'un auteur mort et sanctifié? Cette question plane sur le théâtre depuis que le metteur en scène commande le sens de l'œuvre - prise de pouvoir qui remonte, pour faire vite, au début du XXe siècle. La Mouette d'Anton Tchekhov relu et corrigé au Théâtre de l'Orangerie par le metteur en scène genevois Didier Nkebereza relance le débat. Sans complexe, il a tranché dans le texte, en a chassé les nuages russes, le babillage merveilleux, pour exacerber la pulsion. En résulte un spectacle aussi réducteur - jusqu'à la naïveté - qu'attachant. Didier Nkebereza a vampirisé Tchekhov en lecteur-corsaire, rattrapé, comme tout passionné, par la mauvaise foi.

Le mérite de cette Mouette, c'est d'avoir de la personnalité. Dès l'entame, on comprend que Didier Nkebereza a épousé la cause du jeune Treplev - qu'il rebaptise Matthieu - héros de la pièce qui brûle d'inventer sa vie et le théâtre d'un même élan; d'en finir avec les fétiches anciens. Le décor de Benoît Delaunay est allégorique. Un rectangle noir incliné en guise de scène; un bloc stèle en somme d'où surgit d'abord la printanière Macha (Camille Giacobino), puis Anna (Juliana Samarine), mère de Matthieu et actrice entrée dans l'automne de son art. Bientôt apparaîtront son fils (David Marchetto), justement; et son amant, écrivain comblé par les honneurs (Frédéric Landenberg). Ces figures s'échappent d'outre-tombe. C'est Didier Nkebereza qui le souffle. Elles vont renaître à la passion, c'est-à-dire se blesser jusqu'au râle.

De La Mouette originelle, donc, il ne reste que les nœuds. Matthieu crache son mépris à la face de sa mère; puis sanglote dans son giron. Je t'aime, moi non plus. L'autre mâle de l'affaire, auteur admiré et figure paternelle en puissance, promène des doigts de prédateur d'un jupon à l'autre, avant de fondre sur Matthieu. Avec la rage d'un naufragé, il lui avoue son admiration pour sa prose juvénile, puis tente de le violer...

Didier Nkebereza va jusqu'au bout de son jeu de massacre. L'accessoire ne l'intéresse pas. Seule la faille, là où le feu crépite, l'intéresse. Ses quatre acteurs, Frédéric Landenberg et David Marchetto en particulier, se fondent dans cette lecture. C'est la vérité de leur tremblement qui fait qu'on ne cède pas à l'ennui, qu'on supporte les raccourcis, une façon de taper en désespéré sur le clou de la névrose.

La Mouette, Genève, Théâtre de l'Orangerie, Parc La Grange, av. William-Favre, jusqu'au 31 août (loc. 022/319 61 11).

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