D'un échec amoureux, il reste une lueur - celle de l'espoir trop vite passé - parfois un roman. Fedor Dostoïevski a peut-être cru mourir avant d'écrire en 1848 Les Nuits blanches, roman d'un feu qui ne prend pas. Le Genevois José Lillo, lui, adapte superbement ce face-à-face entre un rêveur titubant au seuil du réel et une demoiselle éprise d'un autre homme évanescent. Au lieu-dit le Duplex, à Genève, devant dix spectateurs à peine, les jeunes Julia Batinova et Julien Tsongas incarnent ces enfants de Saturne et on dirait que ces rôles ont été écrits pour eux. Il y a du bonheur dans ce théâtre pauvre où tout tremble, où les bouches se délient dans la stupeur d'un tête-à-tête que rien n'augurait, où les voix des acteurs s'accordent tant leurs lumières diffèrent.

Sous les toits du Duplex, derrière la gare Cornavin, Julien Tsongas danse, comme on exorcise un démon au bout de la nuit. C'est le préambule. Sous ses pieds, une pellicule d'eau crasseuse où flottent des mégots. Le long des parois, une dizaine de chaises pour que le public soit de plain-pied dans le drame. Dans un coin, le metteur en scène, José Lillo, la trentaine farouche, règle la musique. Mais voici que surgit Julia Batinova, beauté éberluée, une cannette de bière à la main. En février, elle incarnait la Lulu de Frank Wedekind, courtisane mortifère dans un mauvais spectacle. Là, elle est elle-même jusqu'à ce négligé dans le corps qui la rend si désirable.

La force de ce tête-à-tête à distance, alors, c'est d'abord le contraste entre les acteurs. Julien Tsongas dit les mots de Dostoïevski comme s'ils lui échappaient, état second de celui qui éprouve la violence de l'amour, de celui qui désire mais qui craint de posséder. Elle, au contraire, est dans l'innocence du malentendu. Elle a des cruautés d'ange: «Savez-vous pourquoi je suis si heureuse? Parce que vous n'êtes pas tombé amoureux de moi.»

Elle et lui jouissent de se noyer dans le trouble. Tout les unit. Tout les sépare. Encore un mot et ils seront liés à jamais. Mais non! José Lillo et ses interprètes ne s'embarrassent d'aucune joliesse. Ils nous parlent de nous. Cela fait mal. C'est très beau aussi.

Les Nuits blanches (1h20), Genève, Duplex, quartier des Grottes, jusqu'au 6 juin. (Loc. 077/431 41 87)