Juste avant la nuit, un ciel flambe. Chez Anton Tchekhov, la lumière possède cette intensité. Celle d'un feu qui hésite à mourir. Au Théâtre des Amis, à Carouge, Oncle Vania a la beauté d'un crépuscule en flammes. Huit acteurs habitent une maisonnée d'un autre temps. Ils ne font presque rien, dirait-on; ils attendent que la vie passe.

Ce qui émeut, dans la mise en scène de Raoul Pastor, c'est une qualité de toucher. Le côté photo de famille, mais sous un soleil endeuillé. Ce tableau, on le doit au décorateur Roland Deville. Une nounou (Marblum Jequier) tricote, tandis qu'une grand-mère raide sur sa chaise comme à la messe (Josette Chanel) rumine une lecture. Un médecin (Raoul Pastor) s'accable de n'avoir pu sauver un accidenté. Quant à Vania, joué par un colossal Thierry Meury, il sue, entre vergers et prés, le domaine familial sur ses épaules. Sa nièce Sonia (Céline Nidegger) est son ange. Ils envoient les fruits de leur travail au père de Sonia, un grand homme, croient-ils, qui règne sur la vie littéraire à Moscou.

Ça, c'est l'ordinaire de Tchekhov. Le chagrin qui vire en manie. Vania trime, il a 47 ans, il se sent vieux, il n'espère plus rien qu'une récolte digne de son labeur. Mais voici que le professeur, ce lettré qu'il a tant vénéré (Nicolas Rinuy), revient à la campagne, avec au bras une épouse qui est le printemps en personne. Hélène (Christine Vouilloz), c'est son prénom, papillonne dans la datcha. Vania a des ardeurs. Le docteur aussi. L'amour sauve du malheur d'être soi. C'est ce que les personnages ne pensent pas. Eux, ils sont dans la soif d'un paradis soudain palpable: une peau douce pour renaître.

La tragédie alors, tragédie feutrée qui dévaste comme la foudre, c'est quand Vania surprend le docteur en train d'embrasser Hélène. Baiser presque volé. Un bouquet piteux à la main, Thierry Meury est le désespoir fait bloc. Rien ne bouge dans son corps, tout se fissure. Tchekhov a cette densité-là.

Oncle Vania, Théâtre des Amis, 8, place du Temple, Carouge; jusqu'au 9 mai (loc. 022/342 28 74). 1h50.