Les églises sont des paradis pour les enfants perdus. Ils feignent d'y prier. Ils conversent en vérité avec leurs morts, fiancé(e)s, pères ou mères disparus; se consolent; s'égaient dans un halo de cierge. La chorégraphe Noemi Lapzeson est de cette tribu. Dans Passacaglia, sa nouvelle création à Genève, une fillette traverse à pas de faon le Temple Saint-Gervais devenu théâtre. Elle remonte vers l'autel, une lampe de poche à la main. Devant elle, au fond, quatre endormies en tutu unissent leurs songes sur un banc. A l'orgue, Diego Innocenzi vient de libérer la Passacaglia de Jean-Sébastien Bach; c'est un orage de printemps. La fillette est aux genoux des rêveuses. Des yeux, elle les presse de renaître. Les quatre tombent des nues.

L'audace de Noemi Lapzeson, c'est d'avoir poursuivi l'enfance dans l'imposante Passacaglia. Et d'avoir ressuscité non pas sa jeunesse argentine, cette époque où elle écoute sa mère célébrer Bach à l'orgue, mais un état d'innocence sauvage. Rien d'étroitement biographique. Tout de personnel pourtant. Une petite fille (Ariadni Lioulias et Irène Lema-Couteau en alternance) se heurte à ses aînées, sœurs et mères à la fois. Elle est leur souffle; leur feu converti en échines brisées, en jeu de bras solennel; l'espace d'une fugue et d'une tendresse.

A un moment, Romina Pedroli, Marcela San Pedro, Diana Lambert et Marthe Krummenacher fêtent, en une ronde, leur fée. A un autre, elles la saisissent à bout de bras, la font voler, don du ciel. Ça, c'est un instant d'amour. Un remède aussi pour la solitude à venir. A la fin de Passacaglia, une danseuse vrille, ivre de silence, et on voudrait qu'elle tournoie à jamais.

Noemi Lapzeson invente sa danse au carrefour du dithyrambe et de la prière. Comme Passacaglia,Pasos est fait de cette glaise-là. Présentée l'an passé à Cernier avant Genève, la pièce ouvre la soirée. A l'autel, une fiancée - Romina Pedroli - attend celui qui ne viendra pas. D'elle, on ne voit que la traîne, rivière blanche tourmentée; et le dos, baigné d'ombre ou de lumière. Le désir ici s'est transmuté en masse livide, en jeu de muscles anonymes, aiguillé par l'orgue de Jacques Demierre. L'inconnue de Pasos n'a pas de visage. A peine des paysages intérieurs: des images de Buenos Aires - filmée par Alexandre Simon en guise d'épilogue. Ses jambes, infinies, se dressent parfois vers le ciel et c'est une parturiente. Elle s'étend sur l'autel et c'est une gisante. Elle est la vie faite attente. Les églises sont faites pour ça: désirer à cœur perdu.

Pasos et Passacaglia, Genève, Temple Saint-Gervais, rue Terreaux-du-Temple 12; je 29, ve 30 et sa 31 à 21h (loc. 022/345 23 11). 1h