Philippe Jordan n'est pas un fils à papa. Mercredi soir, ce jeune chef dirigeait l'Orchestre de chambre de Lausanne, à la Salle Métropole. Fils du célèbre Armin, né à Zurich en 1974, il manie la baguette comme un as. Et au lieu de marcher dans les traces de son père, il a pavé son propre chemin: le voici Kapellmeister et chef assistant au Deutsche Staatsoper de Berlin. Il travaille main dans la main avec Daniel Barenboïm. Et lui aussi dégage ce charisme et ce chic irrésistible qui tranchent avec l'image – un peu pataude – de son père.

Sur scène, tout les oppose: le geste, le comportement, la façon de se tenir. Armin aime être assis; Philippe se tient droit, il a les pieds plantés dans le sol. Armin fait des grands gestes comme une araignée tisse sa toile; Philippe développe une chorégraphie de danseur. Armin arrive en soufflant pour dégager une mèche de cheveux qui lui recouvre les yeux; Philippe a une coupe impeccable, c'est l'élégance sportive d'un champion de Formule 1. Comme si le fils avait voulu se détacher du père, non pas pour l'enterrer, mais pour révéler son être profond.

Une oreille de lynx, une solide assise rythmique, une baguette qui épouse la ligne du chant: ce chef est d'évidence un homme de théâtre. Sa 1re Symphonie de Beethoven sonne comme un drame en miniature. Les vents forment un orchestre à eux seuls. Philippe Jordan concentre le matériau musical là où d'autres se perdent en commentaires précipités. Comme son père, il a l'amour du beau son.

Renaud Capuçon aussi. Mais le jeune violoniste français se fait avoir par son instrument. Jouant le Concerto de Mendelssohn sur un Stradivarius de 1721, il en tire des sons d'une pureté renversante. Et le voilà qui reproduit les tics d'un vieux violoniste – cambrer le dos en arrière au sommet d'une phrase. Lyrisme sanguinolent. Le bon goût n'est pas une chose innée, il s'acquiert d'instant en instant.