Imaginons un instant se glisser dans la peau de Martha Argerich. Il faudra créer le miracle attendu. Oser être soi-même. Mercredi soir, au Victoria Hall de Genève, la pianiste aux doigts de feu est entrée en scène avec le semblant de désinvolture qu'on lui connaît, accompagnée par Charles Dutoit et l'Orchestre de la Suisse romande (OSR).

On la devine nerveuse. Une fois assise au piano, elle gigote, plie ses doigts à des exercices de gymnastique, jette un mouchoir qu'elle reprend de sitôt, rabat sa chevelure en arrière. A peine l'orchestre a-t-il terminé l'introduction du 1er Concerto de Beethoven qu'elle fond sur le clavier comme une panthère. Les doigts crépitent, le toucher oscille entre des sonorités martelées – on dirait un cymbalum – et feutrées.

Cette agilité du tonnerre a fait de Martha Argerich la pianiste la plus adulée au monde. L'ennui, c'est qu'à force de se nourrir à l'adrénaline, elle précipite certains traits, occasionnant des décalages avec l'orchestre. Elle serait plus grande encore si elle synchronisait sa fantaisie débridée à une mise en place impeccable. La poésie dont elle nimbe le «Largo» est à couper le souffle, et ses doigts ne font qu'une bouchée du «Rondo» final. La Sonate en ré mineur Kk. 141 de Scarlatti, l'un de ses rares bis débité à toute berzingue (quel toucher!), ne manque d'ensorceler le public.

La grande Martha n'aura pas éclipsé une autre star. A 68 ans, Charles Dutoit affiche une forme olympique. Le chef lausannois obtient la même précision cinglante et le même équilibre que Pinchas Steinberg – l'humanité en plus. Son geste se veut à la fois ferme et souple. Le langage corporel, fluide, laisse le chant libre aux musiciens. L'OSR est en gloire. Autant l'Ouverture du Carnaval romain de Berlioz que Petrouchka de Stravinski (magnifiques solos!) émerveillent les sens. En sortant du concert, on se surprend à penser qu'avec un chef de pareille sensibilité latine, l'OSR se hisserait au sommet.