Sans explication de texte, le concert dirigé par Pierre Boulez dimanche soir au Grand Théâtre de Genève aurait été difficile à avaler. Par bonheur, le chef d'orchestre prend la parole et initie le public à sa méthode de composition. Avec moult exemples illustrés par l'Ensemble Intercontemporain, il détaille le cheminement de Dérive 1 puis Dérive 2, dernière pièce en date qui se joue des mécanismes de la perception auditive en spéculant sur le phénomène de la périodicité.

Par sa brièveté et son architecture, Dérive 1 s'avère nettement plus accessible que Dérive 2. La pièce dégage cette sensualité et cette transparence typiques de Boulez. Dérive 2 développe un discours plus complexe, dont la trame repose sur des périodicités moins aisément perceptibles. Boulez brouille les pistes, de sorte que l'effet s'apparente à celui d'un hologramme révélant simultanément ses multiples visages. Les sons jaillissent par groupes, se propagent avec une telle rapidité qu'il est impossible de les saisir. Mais, comme toujours chez Boulez, il règne un ordre latent qui se manifeste de manière subliminale. Aussi belle et hermétique qu'un poème de Mallarmé, la pièce culmine dans un ultime accord condensant toute sa dramaturgie.

A cette surenchère de la virtuosité s'oppose l'univers décanté du Marteau sans Maître. Chaque note a sa place dans un tissu de sonorités rares et éclatées. La flûtiste domine sa partie avec une force de persuasion bouleversante. L'organe de Hilary Summers alterne voix de tête et voix de poitrine, se mue peu à peu en instrument. Les coups de gongs, dans la dernière pièce, scandent la poésie incantatoire de René Char et entourent d'un halo impénétrable ses images-symboles. Chef et instrumentistes sont soudés par un seul geste organique qui transcende toute hiérarchie.