Camille Giacobino n'aime pas le théâtre pâle. Au chuchotement minimal, la metteur en scène genevoise préfère la grimace appuyée ou le cri d'effroi. Elle le prouve dans Le Quai, de Jacques Probst, en traitant sur le mode univoque de la folie le récit d'une voyageuse égarée rencontrant un garde-barrière et ses deux filles. De la première à la dernière scène, tout vire, hoquette et chavire. Une approche grand guignol qui injecte souvent de l'humour dans une partition angoissée. Mais ne tient pas sur la durée. On cherche sans la trouver l'utilité de ce jeu survolté et, très vite, on ne lit plus le sens sous la transe.

Le Poche coupé en deux. De part et d'autre de la petite salle genevoise, les spectateurs se font face le long d'une série de rails tordus, désossés, qui courent sur une terre de poussière. Ce théâtre tache. C'est que Camille Giacobino souhaite marquer. Non seulement les semelles des spectateurs - le décor, très réussi, est signé Pietro Musillo -, mais aussi les esprits. Un peu trop sans doute. D'entrée, Nathalie Lannuzel, qui joue Eva, la voyageuse égarée, ne tient pas sur ses pieds. Et cumule rires de gorge et mines étonnées. Ce n'est pas désagréable, mais on attend l'arrivée des autres personnages en espérant qu'ils nuancent le trait. Pas vraiment. Face à la belle écorchée, le garde-barrière (Michel Rossy) et sa fille Liuva (Carine Barbey) ricanent. Ils sont bientôt rejoints par Naalia (Elodie Weber), ingénue créature qui «se lève et se couche avec soleil». Depuis trois ans, assurent les hôtes étranges, Eva court la campagne, propulsée hors d'un train dont on apprendra que c'est Liuva elle-même qui l'a fait dérailler.

La folie plane déjà sur le texte de Probst. Qui avance par vagues, de souvenirs et de désirs. Mais ce qui est suggéré dans cette pièce écrite à la fin des années 70 est amplifié, voire dépassé en scène. Dans les blancs du texte, la metteur en scène ajoute un strip-tease hystérique, un interlude où les gamines montrent leurs fesses et sniffent de la colle ou encore une scène de mutilation au couteau. Un droit, légitime, de s'approprier un texte. Mais qui, ici, réduit la lecture plutôt qu'il ne la nourrit.

Le Quai, Genève, Le Poche, jusqu'au 23 novembre (tél. 022/310 37 59, http://www.lepoche.ch). 1h30.