Quand un duo de comédiens entre dans cette zone de jeu rare où l'inflexion de l'un est perçue par l'autre; où l'entente entre les deux crée un présent d'une intensité nouvelle; où l'union des énergies permet une liberté créatrice à toute épreuve, le spectateur est happé par ce qui se noue là devant lui au point d'oublier, par moments, qu'il est en présence… de comédiens justement. Un tel duo est à l'œuvre au Théâtre de la Parfumerie à Genève dans Les Emigrés de Slawomir Mrozek dans le cadre du festival «Grains de gorge, Pluie de Paroles».

Le metteur en scène Patrick Mohr a eu l'idée de réunir Antonio Buil et Hamadoun Kassogué pour incarner les personnages de l'auteur polonais. Le premier est Espagnol d'origine, le deuxième est Malien. Avec Patrick Mohr, le duo a transposé le texte – imaginé pour le contexte de la dictature communiste – à la réalité de l'émigration d'aujourd'hui. Les rôles et les situations de Mrozek sont parfaitement respectés mais intègrent des données nouvelles: l'intellectuel dissident du régime est joué par Hamadoun Kassogué et devient donc un réfugié politique fuyant une dictature africaine; le manuel, qui joue à fond la carte du système, se mue en saisonnier qui se tue au travail pour bâtir une maison au pays. La scénographie de Miriam Kerchenbaum crée la surprise: les spectateurs se retrouvent au-dessus d'une fosse qui se révèle petit à petit. A l'intérieur, les deux taudis des protagonistes. Là, Antonio Buil et Hamadoun Kassogué vont croiser le fer: instinct de survie, amour du prochain, anonymat forcé de l'exclu, quête de liberté, autant de thèmes entonnés avec l'ampleur et l'audace de phrasés de jazz improvisés dans l'instant.

Les Emigrés de Mrozek, La parfumerie à Genève. Loc. 022/ 343 01 30. Jusqu'au 4 mars; au R.L.C Totem de Sion. Loc. 027/322 60 60. 6-10 mars; Centre culturel neuchâtelois, Neuchâtel. Loc. 032/725 05 05. 16-18 mars.