L'homme paraît dans un fracas d'apocalypse, un grand coutelas à la main. Carrure de boucher, cheveux en bataille, Sage Francis amorce un rituel à la symbolique épaisse, tranchant d'un coup sec une banane judicieusement extraite de sa braguette ouverte. Avant de s'extraire du brouillard en fantassin grotesque, prêt à débusquer les ennemis de la liberté jusque dans les toilettes.

A l'Usine de Genève dimanche, le jeune prodige du hip-hop américain, émanation du label Anticon, ne fait pas de quartiers. Débarrassé de ses fruits et perruque, le voilà qui s'emploie, toute langue dehors, à égrener un flot sans trêve de rimes fastueuses. Logorrhée virtuose d'un orateur épris d'inouï.

Maître de cérémonie sans égal, seul à tenir la scène habitée, le rappeur de Miami impose un style imparable, mélange détonnant d'humour acide, de climats oppressants et de délices verbaux. Elevé au «slam», pratique poétique alliant à l'ardeur de la rhétorique d'infinis jeux de langage, Sage Francis parle pour une nouvelle génération de rappeurs affranchis, bien décidés à harmoniser le hip-hop à son plus grand dénominateur commun.

Dans la bouche de ce jeune Blanc conscient d'avoir ravi aux Noirs une part de leur musique «comme au temps du rock'n'roll», chaque syllabe s'amplifie d'une puissance prométhéenne. Shakespeare, la Bible du roi James, Martin Luther King, racines implicites d'une langue dans laquelle s'entremêlent le dire et le faire, le rythme et la cause. Sublimation critique des violences de l'ère Bush, ce rap-là est une musique de combat. Plus féroce en son éloquence imparable que les menaces dérisoires prestement raillées par ce faux dur à fleur de mots.