Certains sons vous forcent à détourner le regard. Jeudi, Docks de Lausanne, le fracas aveugle. Début de concert qui lamine, Vulcain à sa forge, l'acier qui crépite. Saul Williams, en général, part de très haut pour n'en pas redescendre; il y a son DJ à la mine d'insecte carapaté dont la boîte à rythmes fait des autoroutes dans la quasi-obscurité. Et puis, l'ombre des plumes. Saul arrive en Yakari, bottes poilues et tonsure iroquoise. Il rejoue les Indiens, comme les tribus de la Nouvelle-Orléans, où des Noirs parlent d'autre chose pour traiter d'eux-mêmes.

Il ne faut pas manquer le burlesque, chez ce poète dont le nom est associé au mouvement slam, rime riche sans tambour. Il est acteur, philosophe, vend sa chanson de réparation à Nike pour une publicité, pourfend le racisme, cravache ses nerfs, puis finit par ne plus exiger que la danse. La danse, partout, dans cette musique qui doit au rock et au hip-hop (ce n'est pas Aerosmith face à Run DMC, mais un guitariste à la face d'informaticien qui étourdit d'un coup sec). Le clavier est habillé comme Dracula, il suce les sens. Saul enjambe la scène, torse nu, dans la foule qui s'arrondit, c'est le sacre du printemps avec des gouttes de sueur.

Peu de concerts font l'effet de celui-là. Peu de musiques confondent la gifle et la caresse. Il faut cesser de négocier. Personne ne sait trop où Saul se situe, de quel côté du son; il récite un texte de sa composition avec des mains qui malaxent l'air. Il se jette sur son propre corps pyromane, de guerrier rap, qui invective les temps s'ils sont morts. On n'est pas là pour respirer. Saul Williams, depuis qu'il vit en Californie, et qu'il divise sa vie entre la conscience des mots et l'ivresse des beats, offre une rédemption à une geste hip-hop harassée de ses propres triomphes. La part de bling-bling, chez lui, c'est un dictionnaire.