Tobias Richter, directeur du Septembre Musical, a eu raison d'aller au bout de son projet. Il fallait du culot pour rassembler sur une seule et même scène l'Orchestre de la Suisse Romande (OSR) et l'Orchestre de la Tonhalle de Zurich. Succès total, jeudi soir à l'Auditorium Stravinski de Montreux. Le Septembre Musical commence en beauté avec la Grande Messe des Morts de Berlioz servie par les deux orchestres phares du pays et le Schweizer Kammerchor. Un concert d'ores et déjà historique.

Le vrai maître d'œuvre de la soirée était Marek Janowski. On le sait, le chef titulaire de l'OSR est l'homme des grandes fresques. Il a ce don pour embrasser une œuvre dans son entier, pour modeler la tension sur la durée, pour doser les masses sonores. Il a su trouver les couleurs pour rendre la douleur contenue dans ce Requiem, mais aussi les instants d'élévation, de gratitude envers le Créateur.

L'œuvre, si rarement donnée en raison des moyens exceptionnels qu'elle réclame (il fallait voir tous ces musiciens et choristes sur scène), frappe par sa ferveur. Or «Berlioz parlait de lui-même comme d'un athée, tout au plus comme d'un agnostique», ainsi que l'explique David Cairns dans sa biographie parue chez Fayard. «L'absence de Dieu est la force agissante derrière le Requiem», suggère-t-il, comme si «une profonde conscience du besoin désespéré de croire et de vénérer» l'avait animé. Derrière la résignation, derrière les suppliques, percent des lueurs d'espoir. Ce sont elles qui demeurent après l'écoute de ce Requiem, lequel s'achève dans un climat d'apaisement.

Œuvrecolossale, oui, mais aussi intimiste. Et c'est dans les instants de recueillement, comme le «Quaerens me», où les voix chantent a cappella (on dirait presque de la liturgie orthodoxe russe), que Berlioz atteint des sommets d'inspiration. On pourrait citer aussi l'«Offertoire», que Schumann tenait pour la partie la plus aboutie de la Grande Messe, ou encore le «Sanctus», avec cette redoutable partie de ténor (Joachim Kaiser, à la voix corsée mais trémulante) portée par un frémissement aigu des violons et bercée de voix féminines. A l'inverse, le «Tuba mirum» fait rugir timbales et cuivres, ceux-ci dispersés aux quatre coins de la salle, d'où un effet de stéréophonie à 360 degrés.

Les musiciens étaient presque tristes de se quitter au terme du concert, et on les comprend! La préparation admirable du Schweizer Kammerchor par Fritz Näf et l'alchimie entre les deux orchestres se sont révélées au-dessus de nos attentes. On se réjouit de retrouver les deux phalanges en 2010 pour les Gurrelieder de Schönberg, cette fois-ci sous la baguette de David Zinman, chef titulaire de l'Orchestre de la Tonhalle de Zurich.