Avec Trahisons, l'auteur anglais, Prix Nobel 2005, remonte le fil faussement feutré d'une tromperie où s'affrontent amour et amitié. Stressant et raffiné.

Pour certains, il témoigne d'une classe achevée. Pour d'autres, il est le produit sans mérite d'une éducation, voire d'une crispation. Le fameux flegme anglais irrite ou séduit. Ces jours, il règne en maître à la Comédie. On en bave, mais on se tait dans Trahisons, de Harold Pinter, écrit en 1978 et monté ce printemps au Théâtre Kléber-Méleau, à Lausanne. Philippe Mentha a eu raison d'assumer les silences lourds de sens et la tonalité grinçante de la partition. A travers cette reconstitution de plomb, le poison pénètre goutte à goutte et pour de bon.

Lorsqu'il lui a décerné le Prix Nobel de littérature 2005, Horace Endgahl, président de l'Académie suédoise, a salué chez Harold Pinter sa capacité à «dévoiler les abîmes qui sous-tendent le bavardage quotidien et se frayer un passage jusqu'aux chambres closes de l'oppression». Abîmes et oppression se précipitent en effet dans le récit de ces tromperies en série. Petit a de ce boulevard des hic: le mari cocufié par son meilleur ami. Petit b, l'amant trompé par un mari plus informé qu'il n'y paraît. Petit c, la femme, proie dépitée de ces hommes finalement peu impliqués. Le tout en flash-back, avec une rasade d'alcool à chacune des stations du chassé-croisé. Boire pour oublier la médiocrité de l'amour au rabais, mais boire aussi pour constater que tout flotte dans le flou et que le mensonge est bien plus humain que la vérité.

A ce jeu des repères brouillés, il est cocasse de voir Juliana Samarine et Jacques Probst, époux à la ville, se cacher, à la scène, pour s'aimer. Les voilà donc amants, empressés puis lassés, tandis que le mari a les traits parfaits de Michel Voïta et, ici, son regard d'acier. Le comédien excelle dans le registre figé, dissimulant la douleur des coups portés. Plus il souffre, plus il sourit et plus son discours aligne les banalités. Poignant. Et le décor tournant a beau déployer ses intérieurs cosy, on ressort convaincu d'avoir entendu en creux l'aigu d'un cri.

A la Comédie de Genève, jusqu'au 2 juin, rés. 022/320 50 01, 2h 10