Tout à la fois génies de la poésie et de la prouesse technique, les Alémaniques de Karl's kühne Gassenschau occupent une place incomparable dans le paysage culturel suisse. Que ce soit Rupture, Trafic ou Akua, ils enchantent avec des spectacles qui oscillent entre cirque, théâtre et cascade. Silo 8, leur dernière production jouée tout l'été au cœur d'un biotope industriel amoureusement reconstitué à Winterthour, fait mouche elle aussi. Avec le silo comme métaphore de l'établissement pour personnes âgées, les rires sont assurés, mais on rit jaune. L'AVS a été supprimée, il a fallu trouver des solutions économiques pour loger les vieux, qui sont empilés dans des containers rouillés. Tellement vrai qu'on en a les larmes aux yeux, un couple de retraités italiens débarquant avec leurs deux valises de skaï rouge dans un petit chariot découvre avec une certaine appréhension son nouvel univers. Une jeune majorette en costume Chanel veille sur la petite bande et leur administre au pas de charge le repas comme à des poulets en batterie.

Et la direction ne se préoccupe pas seulement de gérer de manière rationnelle cette cohorte de vieillards, elle supprime leurs souvenirs pour éviter que la machine ne se grippe avec des regrets. On devine le reste... Les pensionnaires s'inventent de nouveaux souvenirs, dont certains sont prétextes à ces débordements joyeusement anarchiques dont la troupe a le secret. Oubliée la patte morte de Wädi à l'éternel cigarillo, la course de chaises roulantes pétaradantes a un effet libérateur. Tout comme l'effondrement final, dans une débauche de détonations et de flammes, des deux tours rouillées dépositaires de la mémoire volée aux pensionnaires. Et Karl's kühne Gassenschau ne serait pas ce qu'il est sans les bricoleurs de génie qui font s'envoler le couple italien dans les airs sur une gondole sortie tout droit de terre. Parlant de «Marthaler pour les masses», la SonntagsZeitung a trouvé une jolie formule pour résumer la magie particulière de la troupe emmenée depuis plus de vingt ans par Ernesto Graf et Brigitt Maag. Les habitués de la carrière de Saint-Triphon devront patienter, car il faudra attendre au moins 2008 pour voir en Suisse romande ces étranges troubadours en quête de sensations toujours plus fortes.

Silo 8, Winterthour, jusqu'au 19 août, du mardi au samedi, 20 h 15. Réservations http://www.silo8.ch