Une forêt de cordes. Tendues du sol au plafond comme autant d'obstacles aux amours idéales. C'est que, dans Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, seuls le roi Thésée et la reine Hippolyte filent une union paisible. Les autres couples s'agitent et s'affrontent, cette nuit de folie, dans un ballet de sortilèges et de défis. D'où le décor toile d'araignée de Pietro Musillo, qui raconte bien cet empêchement permanent. Mais rien de tragique dans ce spectacle qui ouvre la saison du Théâtre de l'Orangerie, à Genève: à l'image de son truculent metteur en scène Frédéric Polier, cette création à grande distribution (douze comédiens) privilégie l'esprit potache sur les tourments du sentiment.

Le spectacle devait être facétieux et vénéneux, disait le metteur en scène et directeur des lieux. Chatouiller, mais aussi piquer. Comme ces fleurs qui cachent leurs épines sous des pétales accorts. A l'arrivée, oublié le venin. C'est très nettement le rire qui domine dans cette pochade pour amoureux effarés, lutins malins et comédiens improvisés. Seul Obéron (Pietro Musillo), visage de cendre perché sur les hauteurs du plateau, apporte une touche plus sévère. Depuis les cintres, le roi des elfes contemple froidement ce petit monde en ébullition et son expression figée dit mieux que les mots à quel point, de loin, les tribulations humaines peuvent lasser... Mais Shakespeare, lui, aime tous ses personnages et, même en les bousculant, il les défend avec talent. La jeune Hermia, par exemple. Fille d'Egée (Bernard Escalon), la belle doit d'abord évincer un promis encombrant (François Nadin, parfait en soupirant coincé) pour épouser le Lysandre de son cœur. Mais voilà qu'un filtre et une poignée d'heures plus tard, elle passe du statut de doublement aimée à celui de teigne détestée. «Arrière, Ethiopienne!» lui lance même son Lysandre aveuglé. La salle rit. Autant de la réplique que du geste. Car, à ce moment, Geneviève Pasquier est agrippée au torse d'Olivier Yglesias qui se débat de haut en bas pour se débarrasser.

Ce jeu physique et tactile, une constante dans le spectacle, vaut aussi pour le monde des fées. Sous l'effet d'un charme, la reine Titania (Céline Goorgmaghtigh) tâte les chairs généreuses de Bottom aux oreilles d'âne (Thierry Joran); Nathalie Cuenet compose une fée fêlée et frétillante. Quant à Puck, le lutin larbin, il bénéficie des talents d'expression et de mouvement d'un François Florey, tordu à souhait. L'obscénité fait d'ailleurs aussi partie du vocabulaire de la soirée. Langues qui se croisent, coups de bassin et sexes palpés: avec Polier, on est plus dans les tavernes shakespeariennes du XVIe siècle que dans les couloirs austères d'un palais. D'autant qu'ici, la musique, originale et souvent joviale, est jouée en direct (Pierre Omer, Julien Israelian et Philippe Kohler). Une manière fraternelle d'envisager le théâtre.

Le Songe d'une nuit d'été, au Théâtre de l'Orangerie, Parc La Grange, av. William-Favre, Genève, loc. 022/319 61 11, scmbilletterie@gmge.migros.ch, 3h