U Roy a la main qui trempe dans l'air humide. On dirait une fleur qui s'épanouit, sous un costard noir de boucanier qualifié. U Roy est un livre qui sonne. Sa voix seule raconte, trait pour trait, l'aventure reggae depuis les dictatures en rafales jusqu'aux sound systems en plein air. Et cette Babylone de rasta blanchi, qui enfume la nuit lausannoise.

Mercredi, au D! Club, sur la place Centrale en parvis de bruine. Depuis un moment, la discothèque programme des concerts de hip-hop et de reggae. Ils font ce qu'aucune salle subventionnée n'a fait jusqu'ici. Convier, systématiquement, des pionniers des musiques urbaines. Pour ne pas abandonner qu'à l'air du temps la musique d'aujourd'hui.

En première partie, cette nuit-là, c'est Junior Murvin. Un timbre en falsetto, découpé comme un enfant hermaphrodite. Déjà, l'orchestre est là, devant cette salle comble qui bariole - Africains, rastas laiteux, cadres en goguette. L'orchestre, c'est la NASA de la syncope. Il ne faut pas le provoquer. La section cuivre serait capable de vous rejouer Ornette Coleman à l'envers, et La Nouvelle-Orléans par-derrière.

Junior est beau. U Roy est grand. Il suffit qu'il entre, dans ce concert qui n'en termine pas de s'élancer, pour que la nuit prenne une autre tournure. Il y a les mirages de King Tubby, de Coxsone Dodd, de Duke Reid qui flottent dans son dos. Soit les Vinci, Michel-Ange et Raphaël de Jamaïque. Lorsqu'on touche à tant de mémoire consumée en un seul être, on risque d'en sortir plein de cloques.

Mais U Roy, qui fut le premier DJ de Jamaïque (donc le premier DJ du monde) à foudroyer une nation, garde la légèreté des combats menés. Il a 65 ans. Se laisse appeler «Daddy». Mais ramasse encore sur le bas-côté les minots qui ont voulu l'enterrer.