Une nouvelle de James Joyce a inspiré leur patronyme. Peut-être même le pan de folk irlandais qui hante les compositions cabossées et chagrines des Two Gallants. Le duo de San Francisco, contrairement au poète qui disait endormir le langage, réveille à sa manière délétère les tragédies et mélancolies enfouies. Le brouillard du rêve, le goût de l'aventure aussi.

Dimanche soir très tard, tandis que Coleman captive l'Auditorium, la paire joue en sous-sol ses partitions éméchées devant une cinquantaine de personnes à peine. Ce qui a dû leur faire bizarre, eux qui sortent de quelques rendez-vous dans les plus gigantesques festivals: Southside en Allemagne, les Eurockéennes en France, Roskilde au Danemark. Reste que cette musique de fin de bal et de bouge enfumé résonnait idéalement pour ce nouveau Montreux Jazz Club sombre comme une tombe.

Entre folk déglingué et blues-rock chaotique, les ballades damnées des Two Gallants seraient presque à pleurer si n'étaient soudain des élans rythmiques fracassants. A ce canevas de petits et grands tracas, d'un blues pour condamné à mort jusqu'à une chanson sur la condition de l'homme noir, Adam Stephens (voix-guitare-harmonica) et Tyson Vogel (batterie) ajoutent des moments de rage convaincue. A défaut d'être toujours convaincante quand elle penche trop du côté des illustres Pogues. On préfère quand elle en appelle aux vieux démons de Nirvana, de Johnny Cash, de Bob Dylan ou de ces Violent Femmes western-punk. Cette rugosité-là sent enfin le soufre. Et peut alors chevaucher des contrées insoupçonnées, se faire radicale et superbement écorchée vive. Avec la dose de complicité qu'implique l'amitié d'enfance des deux jeunes musiciens. La vingtaine pourtant tout juste entamée, ces deux antihéros magnifiques révèlent déjà une maturité folle. Deux albums à leur actif, dont les prêches moites du récent What the Toll Tells, et déjà autant de déboires à conter; les Two Gallants ne vont assurément pas s'arrêter en si bon chemin.