Deux Edward Bond à l'affiche à Paris, cela suffit pour faire hoqueter de rage une partie de la critique. Il faut dire que Lear, incarné magnifiquement par Jean-Luc Bideau au Théâtre de la Ville (voir LT du 3 février), et Le Crime du XXIe siècle, créé au Théâtre de la Colline, illustrent l'art d'un auteur qui n'a pas l'habitude de transiger avec le goût supposé du spectateur. Ce double Bond divise donc. Les uns crient «assez d'apocalypse sur les plateaux!» et accusent le grand écrivain d'être un éternel gâche-fête théâtral. Les autres louent le génie d'un auteur qui révèle d'une pièce à l'autre notre part maudite. Alain Françon, chef de file des pro-Bond, ne craint pas la polémique. Il a monté depuis 1992 les textes les plus puissants de Bond (Café, l'année passée). Et il entraîne ici Anne Alvaro, Eric Caravaca, Cécile Garcia Fogiel et le Genevois Carlo Brandt sur des pentes criminelles. Un nid d'aigles caillouteux au cœur de la montagne. Quatre fugitifs poursuivis par des soldats invisibles s'y réfugient. Deux d'entre eux, une jeune fille et une vieille femme figée par l'effroi, y seront exécutés par un sauvageon que l'armée s'est chargée d'énucléer. Cette pièce en forme d'anticipation est donc bien le cauchemar annoncé. Une vision pétrifiante qui n'a sans doute pas la violence tragique de Café. Mais qu'importe: ce tableau glace et révolte, comme le fond de la fosse. Le public répond d'ailleurs à l'appel. Ce qui n'est que justice pour Alain Françon, directeur d'un Théâtre de la Colline qui regarde le monde droit dans les yeux.

Le Crime du XXIe siècle. Théâtre de la Colline, Paris. Jusqu'au 9 février (0033/144 62 52 52).