Gilles Apap n'est pas comme les autres. Chemise légère type night-club, l'œil malicieux, apostrophant le public d'un «Bien le bonsoir!», le violoniste d'origine algérienne, doué d'un talent d'improvisateur, affiche une allure décontractée. Ou faussement décontractée, car on le devine nerveux à l'idée de jouer le Concerto «A la mémoire d'un ange» de Berg.

La soirée elle-même - jeudi au BFM de Genève - n'est pas comme les autres. L'Orchestre de chambre de Genève «fait son cinéma», nous apprend-on. Ah bon? Oui, car il propose un film d'animation destiné à illustrer une œuvre brève et forte de Schönberg. Harmonies atonales, séries dodécaphoniques, climat suffocant: cette Musique d'accompagnement pour une scène de film est née dans l'esprit du compositeur sur un scénario imaginaire. Imaginaire, car le film n'a jamais vu le jour.

Il fallait le culot de Carlo Ippolito, réalisateur et dessinateur milanais, pour composer à son tour des images calquées sur la musique de Schönberg - la démarche inverse que pour un film habituel. Ainsi, les trois épisodes qui cadencent cette Musique d'accompagnement, portant des titres assez vagues («Danger menaçant», «Angoisse» et «Catastrophe»), forment le canevas pour un film original, pour l'essentiel muet.

Carlo Ippolito a bien vu que la musique de Schönberg reflète le climat de Angst face à la montée du nazisme dans les années 1930. Son film, Un'altra città, qui se passe dans une ville non identifiée, dresse le portrait d'un clown-dictateur menant une campagne électorale. Slogans, propagande mensongère achèvent d'aveugler le peuple. Hommes et femmes, portant des valises, montent dans un train - on comprend qu'il s'agit de la déportation des Juifs. Les images, réalisées comme un collage du Bauhaus, collent parfaitement à la musique de Schönberg. On est pris dans ce tourbillon d'impressions, à la fois belles et troublantes.

Aussi attachant et engagé soit-il, Gilles Apap n'est pas l'interprète rêvé pour le Concerto de Berg. Insufflant une veine rhapsodique intéressante, mais gonflant le son à l'aide d'un vibrato pas du meilleur goût (le style rappelle parfois Grappelli), le violoniste se fraie un chemin dans une partition qui réclame davantage d'assise. Son talent éclate lorsqu'il joue Bach, puis improvise sur un mode irlandais et tzigane, avec la participation des musiciens.

Excellent dans Schönberg, un peu plus raide dans Berg, le jeune chef allemand Christoph Koenig se déride dans une 5e Symphonie de Schubert enlevée et insouciante.