La tête des autres n'est pas seulement celle qu'on envoie à la potence, à tort ou à raison. C'est aussi celle que l'on se paie lorsqu'on se moque d'autrui. De qui donc Marcel Aymé se moque-t-il dans sa pièce que Michel Rossy met en scène au Théâtre de Carouge? De la magistrature, démolie en une phrase lapidaire qui résume à elle seule le propos de l'auteur: «La justice qui n'est pas d'accord avec la vérité n'est pas la justice.» En misanthrope accompli, Aymé, qui en veut aux hommes et à leur laideur morale, s'est souvent réfugié dans la satire sociale. Le dramaturge qu'il était a donné à celle-ci la tonalité du boulevard. C'est-à-dire d'un théâtre qui divertit à force de rebondissements, mais qui ne surprend pas car tout y est attendu. Ce théâtre-là a connu son heure de gloire au cours des premières décennies du XXe siècle. Et c'est précisément au début des années 50 que La tête des autres fut créée, déclenchant une très vive réaction dans le milieu visé de la magistrature.

Aujourd'hui, la corruption ne fait plus l'objet de pièces satiriques. En tout cas pas chez les auteurs francophones. Le visage de la vilenie semble devenir trop familier dans nos sociétés pour qu'on s'en effraie. C'est pourquoi Michel Rossy a choisi de le «grimer», prenant le risque de désamorcer le pamphlet d'Aymé en le ravalant à la caricature. Ça hurle, ça gigote sur le plateau au milieu duquel trône un long divan rouge, ring où s'affrontent deux procureurs véreux; box d'accusé où un joueur de jazz, injustement condamné à mort, clame son innocence; lit du plaisir où une épouse indigne s'adonne à un batifolage vulgaire. La raillerie d'Aymé s'essouffle, pressée par le jeu des comédiens euphoriques à outrance. Se détache du lot Jean-Marc Morel, cynique comme il faut dans le rôle d'un tueur à gages.