La Vierge froide. Avec un titre pareil, on s'imagine embarquer pour le Grand Nord, son froid polaire et ses contrées austères. Mais, au Théâtre du Loup, à Genève, dans un igloo bourré de frigos - comme si c'était nécessaire! -, on découvre tout le contraire. Emmenés par Didier Carrier, lui-même sur la banquise, six comédiens-trappeurs proposent un festival de bonne humeur, enchaînant quatre récits fantasques de Jörn Riel avec un superbe abattage de corps et de cœur.

Il faut dire que l'auteur danois, qui a passé seize ans au Groenland, mais qui vit aujourd'hui en Malaisie, connaît l'art des histoires succulentes et insensées. Il nous présente d'abord Emma, fausse fiancée du froid. Un personnage inventé de toutes pièces par l'ingénieux Mads Madsen, et dont l'évocation enflammée fera fondre d'amour William le Noir. Pour obtenir, à distance, les droits de cette divine vierge qui semble composée de beignets tant elle est «rose et dodue», le jeune chasseur n'hésite pas à céder son meilleur fusil au conteur-bluffeur. Classique histoire d'entourloupe, type Roman de Renart? Que non. Bien loin de se maudire pour sa crédulité, William jubile avec sa proie et file le parfait amour en compagnie de cette femme virtuelle. Elle est là, la force des personnages de Jörn Riel: s'entêter dans le fantasme en s'asseyant sans complexe sur la réalité. Et ce qui est vrai pour l'amour l'est aussi pour la mort. Parce qu'ils veulent passer une dernière nuit de boisson avec un des leurs qui vient de s'escamoter, les trappeurs congèlent et recongèlent jusqu'au petit matin le macchabée...

Ces histoires à dormir debout, Didier Carrier choisit de les raconter en forçant volontiers le trait. Coiffés à la David Crockett, les six comédiens jouent les mâles, les vrais: ils éructent, boivent un alcool vitriolé et s'esclaffent sans cesse, au comble de la gaieté. Une vision à la fois enjouée et ironique de la virilité puisque le metteur en scène joue de ces clichés. Et l'angle comique n'empêche pas les vagues à l'âme. Mais c'est dans le registre joyeux et libéré qu'on apprécie le plus la compagnie de ces hommes allumés.

La Vierge froide, au Théâtre du Loup, à Genève, jusqu'au 10 mars, rés. 022/301 31 00, 1h30.