Depuis le 23 juillet 2007, jour de l'évacuation du mythique squat de Rhino, la ville de Genève est séparée en deux clans. Les squatophiles estiment que ce mode d'habitation est une alternative douce à la logique du fric et un lieu propice à la création. Les squatophobes, eux, ne voient dans les squatteurs que des profiteurs et des empêcheurs de rénover en rond. Colère, donc, des deux côtés. Mais dans La Ville et les ombres, chronique scénique de l'évacuation, Jérôme Richer a l'intelligence de varier les points de vue et les modes d'expression (enquête, satire, témoignages, etc.). Du coup, la bataille rangée cède sa place à un questionnement vif et attachant de nos modes de fonctionnement.

Au Théâtre Saint-Gervais, on entendra bien sûr les voix des journalistes, politiciens, militants et propriétaire. Mais d'abord les particuliers. Cinq comédiens lâchent comme des bombes une pluie de lieux communs. Avec les amalgames habituels assimilant les squatteurs à des fainéants alcooliques ou des dealers.

Mais Jérôme Richer n'aime pas les autoroutes. A plusieurs reprises, il prend le contre-pied. Lorsqu'il fait parler ce couple que le budget ultra-serré ne rend pas clément. Leur position se comprend. Contre-pied également quand, suite à l'évacuation, les membres du collectif Rhino publient un communiqué où ils déclarent «avoir été victimes d'une violation manifeste des droits de l'homme». Jérôme Richer juxtapose à cette déclaration une longue liste d'exactions, en Amérique latine et en Afrique, autrement plus meurtrières.

Un souci d'équilibre, donc, dans le contenu. Et une recherche dans le traitement qui va du plus télégraphique au plus poétique. Quant à l'humour, il trouve en Fabien Baillif et en Joël Maillard des porte-parole efficaces: l'un s'illustre en spécialiste ès rhinocéros tandis que l'autre explose en présentateur télé hystérique. Soit une fresque à entrées multiples, comme une ville ouverte.

La Ville et les ombres, jusqu'au 13 sept., Genève, Théâtre Saint-Gervais; http://www.batie.ch, tél.022/738 19 19. 95 min.