Lorsqu'on évoque la viole de gambe, l'ombre de Jordi Savall n'est jamais très loin. Le grand spécialiste catalan phagocyte sûrement une bonne portion du capital de notoriété disponible dans les rayons de la musique ancienne et baroque, mais son immense talent souffre moins de solitude que cela n'a l'air. Pour s'en rendre compte, il faut avoir vu à l'œuvre Vittorio Ghielmi. Le Milanais, qui était invité à ouvrir vendredi soir le festival La Folia de Rougemont, a littéralement ébloui par la rigueur tranquille de son jeu, par son aplomb et par le regard porté sur les œuvres abordées.

Accompagné au théorbe par l'excellent Luca Pianca (cofondateur de l'ensemble Il Giardino Armonico), le gambiste présentait au programme des pièces de Marin Marais et celles de plusieurs autres maîtres français de l'instrument. Avec la très belle Suite en mi mineur du Livre II - hommage à son maître le Monsieur de Sainte-Colombe de Marais, un souffle nouveau se fait entendre dans les murs de la petite église de Rougemont. Qu'est-ce qui frappe chez ce musicien hors norme? D'abord la respiration qu'il confère aux huit pièces de la Suite: les accélérations et les decres- cendos de son archet dessinent et soulignent avec précision cette esthétique baroque recherchée avec fermeté dans ses publications et ses enregis- trements. Les détails (comme ces glissandos qui jouent avec les assonances et les disso- nances) révèlent aussi un attachement rare à l'esprit de la lettre. Il y a, enfin, sa virtuosité explosive («Fugue Gaye» de Marais, ou La Leclair d'Antoine Fourqueray, pour ne citer que ces deux pièces), dont il fait étalage avec retenue et pudeur. Bref, Vittorio Ghielmi est un génie modeste et attachant.