Etrange, cette manie neuve de profiter d'un concert pour faire écouter son nouveau disque. L'autre jour, en introduction de son récital culte, Prince l'a fait. Mercredi, le Wu-Tang Clan s'y est mis aussi. Trois morceaux d'un album à venir en guise de clôture pour un concert décousu. C'est le signal, sans doute, de la fin annoncée de l'enregistrement au profit de la scène; quand les artistes fourguent leur marchandise dès qu'ils ont un public sous la main.

Le Wu-Tang, pourtant, ne se limite pas à cette solderie. Il présente dix fois son nouveau T-shirt à la caméra pour que sa menue entreprise de textile ne souffre pas de l'absence totale de climatisation au Miles Davis Hall. On fait des économies à Montreux, oui. Ou alors, c'est une tendance. Conjuguer le concert et la séance hammam. Il faut bien le dire, l'échec de cette réunion hip-hop est pour beaucoup dû à la piteuse organisation. Salle intolérablement surchauffée. Entrée chaotique. Sécurité absconse. Et trop, trop, de spectateurs; on n'ose imaginer le drame d'un mouvement de foule brutal dans cette cohue.

Le public rap est ainsi fait qu'on ne lui donne pas de chaise. Et qu'on le traite au mieux comme une armée de consommateurs délinquants. Au pire, comme un troupeau qui se contente de très peu de confort pourvu que le show soit à la hauteur. Chacun attendait le Wu-Tang, ce collectif new-yorkais, de Staten Island, né en 1991. Divisé aujourd'hui dans les projets individuels. Mais dont le retour discographique était espéré, depuis huit ans. RZA, qui a composé des bandes originales pour Jarmusch (Ghost Dog) et Tarantino (Kill Bill) est un génie de la rime tordue. Method Man, GZA, Ghostface Killah, rassemblés enfin. Incarnation de l'alternative rap qui dure.

Une seule chose les réunit désormais. L'intérêt commercial d'une tournée événement. Le concert, s'il extrait des albums anciens des pépites qui trébuchent bien mieux à la maison, est une concrétion de lieux communs. Des appels aux filles dont ils voudraient voir la chatte (pussy, dans le texte) s'agiter. Des appels aux garçons pour qu'ils se respectent vraiment et évitent de se découper au canif rouillé pour le pussy d'une fille. S'il fallait prouver une fois pour toutes que les plus grands rappeurs (certains textes sont enfilés ce soir-là comme des cantates de Bach, pas moins) gâchent leur talent à étancher les plus viles soifs de leur audience, ce concert carnage l'a fait.