N'en déplaise aux dames disséminées dans l'assemblée, force est de reconnaître que King Crimson est plutôt une musique d'hommes. Longues tignasses et barbes d'avant-guerre (du Vietnam) ou calvities naissantes, les mâles s'agglutinent en masse à la rencontre des verts quinquagénaires comme on se rend à la soirée de ses contemporains.

Dimanche soir au Miles Davis Hall, King Crimson et ses chants tortueux aiguillonnent dans un même élan saturé testostérone et neurones. Cinq secondes suffisent au quatuor anglais pour faire mentir la petite bedaine d'Adrian Belew et l'assise professorale de Robert Fripp. Frontale et véloce, la musique inouïe émanant de ces deux guitaristes, complices de plus de vingt ans, repousse les limites de la virtuosité rock dans des régions que l'on n'ose qualifier de jazz, de peur de voir surgir le spectre hideux de la fusion.

Nulle démonstration dans cette succession sans trêve de rythmes alambiqués, d'atmosphères dissonantes et de riffs au coupe-coupe. Jovial et communicatif à l'avant-scène, Adrian Belew jongle entre guitare, synthétiseur, et micro avec l'aisance de celui qui connaît si bien sa partie qu'il s'en délecte à chaque instant.

D'un flegme absolu à ses côtés, assis de profil et concentré sur sa haute voltige arpégée, Robert Fripp ne s'accorde quant à lui que de rares sourires. Imperceptibles du public, mais que les caméras débusquent en cadrant de près sa face lunaire de Chostakovitch british. Tandis qu'à l'arrière-scène, Trey Dunn au stick (basse au large manche) et Pat Mastelotto à la batterie déploient des trésors d'inventivité rythmique et d'élégance onirique.

Entre les titres du récent The Power to Believe et ses classiques de trente ans («Red» en ultime rappel), King Crimson n'a pas eu à trancher, tant son répertoire immense émane d'une même intelligence que les ans n'ont pas entamée. Aux anges, le public sait que le sourire microscopique de ce petit homme impassible renferme la promesse des ravissements sonores à venir.