Lang Lang n'est pas un pianiste asiatique comme les autres. Il y a une sorte d'insouciance et de naturel dans sa manière de jouer qui rend l'acte du concert jouissif. On ne se pose plus de questions, on écoute avec une naïveté presque suspecte. Les puristes auront sans doute détesté Lang Lang, mardi soir au Victoria Hall de Genève, car malgré une oreille fine, une musicalité qui transcende la technique pure, il n'a pas toujours bon goût. Son bis – un lied de Schumann arrangé par Liszt – dégageait une suavité au lyrisme prémâché, écœurant. Ce qui frappe, chez Lang Lang, c'est que son jeu court-circuite l'intellect. La musique le libère. Le corps et l'âme entrent dans un dialogue enflammé, il y a beaucoup de feu, une énergie solaire qu'il décuple dans le mouvement final au point qu'il fracasse le piano. Mais Lang Lang est aussi capable d'une vraie intériorité. Et c'est là que son intellect se met en marche pour révéler toute la gamme d'émotions, entre autres dans le mouvement lent, qu'il traduit par un toucher subtil, imaginatif, et des contrastes au charme virevoltant. Sans rivaliser avec les tout grands, Lang Lang impose sa patte, pleine d'élan et de sensualité. Surtout, il évite les lourdeurs qu'inflige Christoph Eschenbach au Concerto pour orchestre de Bartók. Préoccupé par des réglages de métrique, incapable de camper une atmosphère sur la durée, le chef semble dépassé par cette œuvre. L'Orchestre symphonique de la NDR Hambourg peine à trouver ses marques. La confusion règne dans les pupitres, en particulier dans le Finale. On sort plutôt perplexe de cette lecture alors que la pièce qui ouvrait le concert, Spiegel und Fluss de Wolfgang Rihm, éveillait en Christoph Eschenbach un poids autrement plus méditatif, dans une musique étale, aux réminiscences post-wagnériennes (Parsifal).

Un beau chagrin urbain à Genève

Une impasse. Une chute programmée. Voix secrètes, à l'affiche du Grütli à Genève, jette du bleu nuit dans les esprits. Et bourdonne longtemps dans les têtes. Oui, la légèreté n'est pas de mise dans ce tableau clinique du malaise urbain. L'auteur anglais Joe Penhall piste ses personnages, jusque dans l'alcôve glacée de leurs misères. Avec la sympathie teintée de distance du thérapeute. C'est dire si cette prose, sensible et déchirante, est difficile à manier. C'est dire aussi si le mérite du metteur en scène Stéphane Guex-Pierre est grand. Sans sacrifier au pathos, à l'excès démonstratif qui tue parfois le théâtre, il donne son poids de vérité aux cauchemars des personnages et révèle leur humanité chancelante.

Un spectacle franc du collier, sans autre effet que cette brume qui estompe les contours d'un espace plus symboliste que réaliste: une scène rectangulaire, bordée par une tranchée. Stéphane Guex-Pierre, que la détresse des villes inspire, projette ainsi les héros dans un terrain vague, miroir de leur désarroi. Ils sont cinq à dériver, à se croiser et à se déchirer, cinq à perdre la tête en douce. Tom (Boris Maver), fissuré de la tête aux pieds, poursuit une chimère, Laura (Anne-Laure Julien), qui tente de raccommoder son cœur. Dave (Thierry Jorand), lui, cuve son chagrin et traque cette même Laura. Ives (Jef Saintmartin) crache ses délires messianiques, tandis que Steve (Francis Mage), frère de Tom, s'accroche à sa batterie de cuisine comme à un garde-fou. De crachin en crachats, de KO en sursauts miraculeux, les acteurs entraînent le spectateur aux confins de la folie. Sans surjouer l'angoisse, à l'exception de Francis Mage, qui cherchait encore l'autre soir le ton de l'affaire. Autant dire que ces Voix secrètes laissent des entailles dans les oreilles.

Alexandre Demidoff

Voix secrètes Genève, Le Grütli Général-Dufour 16 (Loc. 022/328 98 78).