On peut détester ou aimer, c'est une musique qui ne laisse pas indifférent. Jeudi soir, à la Salle Ernest-Ansermet de la Radio à Genève, Markus Hinterhäuser interprétait les six Sonates pour piano de Galina Oustvolskaïa, d'une seule traite. Un cycle de plus en plus sombre et apocalyptique. Il n'y a aucun espoir dans cette musique. C'est le témoignage d'une femme russe (81 ans) qui a choisi d'ouvrir le tombeau des atrocités humaines, et qui les dévoile sans états d'âme. On en sort lessivé ou régénéré, à condition de prendre conscience qu'il ne s'agit là que d'un détour par la peur.

Si Galina Oustvolskaïa a été étouffée sous le régime soviétique, malmenée par son professeur Dimitri Chostakovitch qui lui aurait fait des avances, son destin n'explique que partiellement une démarche artistique qui repose sur l'extraction de toute influence extérieure. Le mot est trop faible: il faudrait parler d'ablation, car dès la 1re Sonate (1947), elle impose un ton sans concession. Lignes émaciées, polyphonies asymétriques, plages de sons suspendus: Galina Oustvolskaïa tourne le dos au postromantisme, elle bâtit des cathédrales sonores qui semblent ancrées dans un passé lointain. Des cantilènes émergent, elles n'ont pas d'âge. Pas de grâce non plus, car les notes défilent à la même vitesse, on dirait des processions.

Dans la 5e Sonate (1986), la compositrice exige de l'interprète qu'il percute le clavier du poing gauche: les os doivent être clairement audibles. Markus Hinterhäuser a la corpulence physique désirée. La sueur coule sur son front au fur et à mesure que l'intensité augmente. Les 5e et 6e Sonates (1988) ressemblent à des chemins de croix, ce sont de purs chefs-d'œuvre. La souffrance est si intenable qu'elle débouche sur une catharsis.