Humanitaire

La Croix-Rouge affiche son histoire

Le Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge retrace 150 ans d’affiches à travers une exposition, qui éclaire la diversité de sa communication

Comment résume-t-on une cause, un appel à l’aide, un combat en une seule image? Une question complexe que la Croix-Rouge n’a cessé de se poser depuis sa création, en 1863. Car pour interpeller, sensibiliser, bref, communiquer, elle a fait de l’affiche son médium privilégié.

Principalement imaginés par les 191 sociétés nationales composant le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, ces objets de papier se sont invités sur les murs d’autant de pays. A chaque affiche son style et son message, le tout étant d’informer en un clin d’œil.

Certaines ont trouvé le chemin du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR), qui en conserve une imposante sélection, récupérée auprès des sociétés nationales ou de ventes aux enchères. «Nous en comptons environ 10 500, dont la plus ancienne date de 1866, c’est-à-dire trois ans après la création du mouvement», précise Pascal Hufschmid devant d’imposants meubles à tiroirs, à l’étage du musée.

Colombe et pietà

En fonction depuis juillet, le nouveau directeur du musée a repris le projet lancé par son prédécesseur Roger Mayou: une exposition doublée d’une publication pour valoriser ces archives. «Il ne s’agit pas seulement de sauvegarder et de restaurer les affiches, mais aussi de leur donner du sens, insiste Pascal Hufschmid. En l’occurrence, on offre une vue d’ensemble de quelque chose d’extrêmement fragmentaire, puisque aucune de ces affiches n’a été conçue pour être pérenne ni exposée à côté d’une autre dans un musée.»¨

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C’est justement la force d’Arrêt sur affiches: faire dialoguer des affiches d’époques, de contextes et de continents différents, éclairant les tendances et les parallèles à travers un parcours thématique.

Fer de lance du mouvement, l’appel au don a par exemple été abordé de multiples manières. En évoquant l’importance d’une paix salvatrice, comme sur cette affiche du Croissant-Rouge turc datée de 1954 sur laquelle vole une colombe, branche de rameau dans le bec. Ou, plus souvent peut-être, en faisant appel à l’imagerie religieuse pour susciter l’émotion. Cette femme en cape entourée d’enfants, sur une affiche de la Croix-Rouge chilienne de 1943, évoque évidemment la Vierge quand, trois ans plus tôt, la branche irakienne choisit de représenter la figure de la pietà.

«Respirez par le nez»

«Les femmes sont bien souvent représentées dans une posture maternelle, consolatrice, voire d’assistante, plutôt que dans une posture de pouvoir ou de décision», note Pascal Hufschmid.

Car outre le message humanitaire qu’elles véhiculent, les affiches disent beaucoup de la société qui les a produites, de la réalité historique et culturelle de l’époque. Au point que certains messages semblent tout à fait désuets aujourd’hui. Dans le cadre d’une campagne de santé publique en 1924, la Croix-Rouge britannique invite par exemple à «respirer par le nez» ou à «laisser les fenêtres ouvertes jour et nuit» aujourd’hui.

D’autres formules ne passeraient tout bonnement plus. Une affiche produite dans l’Italie des années 1920 montre des enfants en haillons et titre: «Ils sont pauvres, mais ils pourraient être propres». Et que dire de ce diptyque sud-africain représentant une petite fille blanche dans une baignoire en émail et un petit garçon noir dans un simple baquet?

Comme un Hitchcock

Les approches visuelles aussi ont énormément évolué. Ici, le dessin est privilégié pour évoquer les bombardements, réalité trop choquante pour être photographiée. Là, le pictogramme ou les cases façon BD, plus pédagogiques, instruisent sur la prévention des maladies. Dans les années cinquante, on remarque que les affiches, avec leurs mises en scène en noir et blanc jouant sur le hors-champ, évoquent les films d’Hitchcock.

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Le cinéma qui infuse aussi cette superbe affiche japonaise des années 1920: une petite fille se mouche à côté de sa mère dans une rame de métro et, sur leur gauche, on aperçoit l’épaule d’un autre passager «Ce détail n’était pas nécessaire au message lui-même, sourit le directeur. Cette image est cadrée comme un film!» Bien plus tard, en 1990, une campagne de prévention contre le sida prendra plutôt des airs de pub Calvin Klein…

Mieux décoder

«#NotATarget». Ce hashtag, apposé sur une mosaïque de vignettes représentant des membres de la Croix-Rouge, crie à la protection des travailleurs humanitaires en zone de guerre. Datée de 2017, la plus récente affiche de l’exposition est une étonnante fusion de deux mondes, la matérialité du papier et la grammaire numérique. Elle nous rappelle que ce médium reste, à l’ère digitale, un moyen d’attirer l’attention du public. «Rien que sur un trajet des Eaux-Vives au musée, j’ai compté une trentaine d’affiches, remarque Pascal Hufschmid. Le support reste ultra-efficace.»

C’est aussi l’un des objectifs de l’exposition: déconstruire 150 ans de communication pour mieux la décoder au quotidien. «Le patrimoine peut nous être utile et en l’occurrence, j’aimerais que les gens puissent interroger les affiches qu’ils rencontreront en se posant la question du pourquoi», conclut le directeur. Après Genève, il compte bien faire voyager l’exposition. Une manière de soumettre ce pan d’histoire à d’autres regards.


«Arrêt sur affiches», Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Genève. Jusqu’au 26 janvier 2020.

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