Genre: histoire
Qui ? Alessandro Stanziani
Titre: Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, XVe-XIXe siècles
Chez qui ? Raisons d’agir, 188 p.

Vu du présent, le passé tend à ressembler à une sorte de chemin dont le but était en quelque sorte fixé d’avance, une justification des succès actuels ou une explication des échecs. Les nations sont particulièrement sujettes à cette illusion d’optique et les historiens n’y échappent pas toujours.

C’est à elle que s’attaque l’historien de l’économie Alessandro Stanziani. A l’Ouest, elle conduit à expliquer la suprématie du modèle occidental par la supériorité des choix institutionnels européens – l’Etat-nation démocratique et le libre marché – sur les structures en voie d’obsolescence des empires orientaux – Inde, Chine et Russie notamment. Mais cette illusion d’optique influence aussi, souligne-t-il, les regards que les héritiers de ces derniers portent sur leur propre passé: mise en évidence d’un processus national univoque, valorisation d’une tradition – han, slave ou hindoue – au détriment des affrontements, des arbitrages et des métissages qui en ont formé l’essentiel d’une histoire où rien n’était jamais écrit d’avance.

Les principales victimes de cette amnésie sont les Mongols. Qui maîtrisent le nerf de la guerre, les chevaux des steppes. Et dont les savoir-faire militaire et impérial contribuent fortement à faire émerger et à consolider des empires aux périmètres longtemps incertains où ils s’imposent alternativement comme maîtres, alliés indispensables, ou inspirateurs plus ou moins assimilés.

Loin de s’obstiner dans des choix institutionnels rigides et inopérants, ces empires ont au contraire, telle est la thèse de cet essai, déployé des solutions originales et performantes pour maintenir et développer leur hégémonie. Et plus qu’au centre, c’est autour de la frontière, sur la capacité d’y acheminer les ressources nécessaires aux hommes et aux chevaux, mais aussi sur celle de négocier avec leurs habitants que se sont élaborées des politiques qu’il relève de la myopie de résumer sous la formule usée du «despotisme oriental».

Le servage, ainsi, n’a pas revêtu la forme inflexible sous laquelle il est souvent représenté; la mainmise que la Russie et, longtemps, la Chine se sont réservée sur les réserves céréalières indispensables à l’entretien des armées n’a pas empêché ces mêmes empires d’encourager un florissant négoce au long cours, disposant d’instruments bancaires qui n’ont rien à envier à ceux qui se développent au même moment à Florence, Venise, Londres ou Amsterdam.

Venant après le livre de Jane Burbank et Frederic Cooper sur le même thème ( Empires , Payot, voir LT du 20 janvier 2012), sans doute pas encore le signe d’une tendance mais la confirmation de la thèse articulée au début: les préoccupations du présent – crise de l’Etat-nation, migrations, remise en question de la prééminence du marché – débordent sur le questionnement historiographique.

Despotisme oriental? Une formule usée.

Les empires chinois, russe ou mongol n’avaient rien de cette rigidité caricaturale