Luc Chessex présente son Cuba libre

Photographie Le Lausannois a vécu quatorze ans à Cuba, au début de la révolution

Le Musée de l’Elysée expose plusieurs de ses séries, notamment sur la représentation du pouvoir

C’était l’époque où l’on y croyait encore. Celle où l’utopie rayonnait sur un morceau de terre en bordure atlantique. Comme beaucoup d’autres, Luc Chessex est parti faire sa révolution à Cuba. De 1961 à 1975 – le Lausannois est alors congédié –, il photographie le quotidien d’une île qui fait sa mue politique. Quatre séries tirées de ses 1325 films de 36 poses sont présentées au Musée de l’Elysée jusqu’à fin août.

«Cherchez la femme» d’abord, une galerie de Cubaines. Entre portraits classiques colorisés, scènes de rue et autres collages défilent des danseuses de cabaret, des passantes, des gamines, des paysannes et des icônes de propagande. Des archétypes. L’ouvrière souriante, la belle endormie sous un poster de Marilyn, la combattante en défilé ou l’élégante en pâmoison devant un mannequin occidental sont autant de visages de la femme cubaine. Ils racontent à leur manière les rêves d’une époque, l’inscription dans une réalité et la confrontation avec l’extérieur.

«Che» et «Coca», ensuite, mettent en scène la représentation d’Ernesto Guevara dans le continent latino face aux publicités pour le soda américain. Une dispute territoriale à haute valeur symbolique pour deux mythes en construction. Le guérillero est presque immanquablement figuré avec son béret étoilé, le fameux portrait d’Alberto Korda, qu’il s’affiche en dessin, en photographie, sur une pancarte ou un grand mur. Ces deux séries sont tirées du projet Quand il n’y a plus d’Eldorado, une très belle rétrospective publiée en 1982, placardée sur les murs de l’Elysée et mise en scène dans un DVD de Claude Champion. Un grand nombre de tirages originaux la complètent, petits formats collés les uns aux autres, obligeant à scruter tout près les visages et le quotidien de la révolution.

Comme en écho aux portraits du Che, la dernière section est consacrée à la représentation de Fidel Castro. Le Lider maximo se montre en bord de route, sur le foulard d’une jeune fille, en graffiti ou en peinture. Il est presque immuablement figuré en tenue militaire, souvent entouré de microphones, rarement souriant, une fois hilare. Il est fringant; nous sommes il y a plus ou moins cinquante ans. «Lorsque je suis arrivé à Cuba en 1961, les journalistes étaient nombreux et choqués par le culte de la personnalité voué à Castro. J’ai fait ce travail pour les contredire, prévient Luc Chessex. Dans les Etats soumis au culte de la personnalité, l’image du chef est contrôlée et souvent militaire. Là, elle apparaissait foisonnante, variée et spontanée. La population s’est approprié l’image de Fidel car la révolution incarnait alors un espoir immense.»

Luc Chessex entretient toujours des liens avec Cuba, où il retourne régulièrement. «Cela ne représente plus un idéal pour moi, admet le Vaudois. Ils ont réussi dans certains domaines, comme l’éducation et la santé, mais la vie quotidienne reste très difficile. L’enjeu est de développer l’économie tout en préservant les acquis sociaux. Il faudra attendre la mort des frères Castro pour qu’il y ait un vrai changement.» Pour qu’une image en chasse une autre.

Luc Chessex, CCCC (Castro, Coca, Che, Cherchez la femme) . A voir aussi: Matthieu Gafsou, Only God Can Judge Me. Anonyme? Des avantages de l’auteur méconnu. Jusqu’au 24 août au Musée de l’Elysée, à Lausanne. www.elysee.ch

«La population s’est approprié l’image de Fidel car la révolution représentait alors un espoir immense»