Lecteurs, si les prix littéraires guident encore vos choix, deux ouvrages viennent à point pour vous en dissuader radicalement. En pleine saison des récompenses, ces scandales donnent un retentissement tout neuf à la vieille rengaine, serinée d'année en année: les choix des quatre grands jurys sont soumis à un système compliqué mais efficace de compromissions, renvois d'ascenseur, arrangements, bref, de magouilles. La semaine dernière, c'était l'exclusion de Madeleine Chapsal du jury du Femina (LT du 31.10.2006). Cette fois, c'est le cinquième volume du Journal de Jacques Brenner, publié à titre posthume chez Pauvert. Sous-titré «La Cuisine des prix», il porte sur les années 1980 à 1993.

D'où souffle le vent de moralisme qui agite le milieu éditorial parisien? Dans son Journal d'hier et d'aujourd'hui, publié chez Fayard, Madeleine Chapsal montre la lutte des «gallimardiennes» pour le candidat de leur éditeur! Chez Jacques Brenner, décédé en 2001, c'est bien pire encore. Claude Durand, PDG de Fayard, a choisi de publier ce qu'il appelle une «source irremplaçable sur la vie littéraire en France dans la seconde moitié du XXe siècle», et aussi, une «pièce à conviction majeure dans le procès fait au système des prix tel qu'il se pratique en France». Orchestrée par une figure dominante du groupe Hachette, juste à la veille de la «comédie» d'automne, la sortie du premier (1940-1949) et du dernier volumes de ce Journal de quatre mille pages est une vraie provocation.

Entre 1980 et 1993, Jacques Brenner, romancier peu connu, critique et historien de la littérature, occupe chez Grasset un poste subalterne qui lui procure un petit pouvoir et un bon angle d'observation. Le Journal de Madeleine Chapsal est un dîner mondain affligeant, un bibelot d'inanité bavarde. Celui de Brenner est désolant: ces 752 pages, destinées, selon le diariste, à absorber dans l'intimité de son moi ses humeurs chagrines, sont un amer lamento. Soucis d'argent, notes de frais, invitations à dîner et à déjeuner en échange d'un vote, d'un article. Solitude: l'âge venant, les amants se font plus rares, les amis trahissent, les chiens meurent. Olaf puis Falco - leurs menus (foie de veau, filet de bœuf), leurs promenades, leurs tombes - occupent la majeure partie de cette triste somme de confidences. Les ennuis de santé d'un homme vieillissant et passablement hypocondriaque encombrent également ce lourd volume. Et la littérature? Elle n'apparaît quasiment que sous les espèces de luttes d'influences, services rendus, stratégies de blocage.

Ces opérations sont depuis longtemps un sujet de plaisanterie annuelle. On s'en amusait. En lisant Jacques Brenner, on n'a même plus envie de rire. «La cuisine des prix, c'est un peu dégoûtant», écrit-il. C'est peu dire. «Les ennemis des jurys ont bien raison quand ils parlent de magouilles, et je donnerais ma démission du Renaudot si je n'en retirais moi-même quelques bénéfices», note-t-il le 16 octobre 1993. Et le 8 novembre, il cite Angelo Rinaldi, critique féroce, romancier médiocre, candidat aux prix: «Antoine (Gallimard, ndlr) m'a téléphoné. Un accord a été conclu entre Gallimard et Grasset. Les jurés Gallimard voteront Grasset pour le Goncourt, et les jurés Grasset voteront Gallimard pour le Renaudot.»

Et cela ne date pas d'hier: en 1986, Brenner vient d'entrer au Renaudot. Le 22 avril, il est question d'un juré de 91 ans, désormais incapable de lire, et qui vote par correspondance «suivant les consignes de Berger» (Yves, directeur de Grasset, ndlr). Et ainsi de suite... «Notre» Jacques Chessex, auteur Grasset, Prix Goncourt 1973, a longtemps assisté aux débats du Goncourt, en hôte étranger, il est aujourd'hui membre du jury du Médicis. Jacques Brenner ne le cite qu'indirectement, à propos des pratiques des éditions de L'Age d'homme. On se demande ce que pense de tout cela l'auteur de L'Ogre? Son devoir de réserve lui interdit de s'exprimer, dit-il.

L'onde de choc de ce Journal dans le microcosme parisien est considérable: dans Le Figaro du 26 octobre dernier, Jean-Marc Roberts, auteur et éditeur, ancien juré, dit avec amertume qu'il «confirme tout». Le Monde daté du 3 novembre consacre deux pleines pages à «la vérité des prix». Les deux quotidiens proposent des aménagements, un renouvellement des jurés, plus de transparence. Il est probable que, l'agitation retombée, ces leçons restent lettre morte. Les intérêts en jeu sont trop bien gardés.

Cela veut-il dire que les livres primés sont mauvais? Pas forcément. Les jurés ne sont pas dépourvus de goût ni de culture. Mais, comme le rappelle Brenner, «au premier tour, tu votes selon ton cœur. Au deuxième tour, tu votes selon ton éditeur». On verra demain, à l'attribution du Prix Goncourt, lequel d'entre eux est le mieux obéi par ses auteurs.