René Vazquez Diaz. Saveurs de Cuba. Trad. de Bernard Michel. Calmann-Lévy, 270 p.

«Sans fricassées de langoustes, ni haricots noirs, ni riz au poulet, entouré de Suédois alcooliques, prétentieux, grisâtres et grivois, tu vas attraper de l'eczéma et un herpès, et tu sombreras dans la dépression.» Voilà ce que sa tante Judith prédisait à René Vazquez Diaz, émigré cubain installé en Suède depuis l'âge de 22 ans après s'être enfui d'une école d'ingénieurs à Gdansk. C'était en 1974. Aujourd'hui, habitant toujours la Suède, Vazquez Diaz s'est fait un nom comme romancier, mais c'est par la cuisine qu'il va rendre hommage à son île natale, dans un livre qui tient à la fois de la chronique familiale et de la compilation de recettes.

Parce que la gloutonnerie et l'obsession de la nourriture, explique-t-il, font partie de la cubanité. «Après avoir mangé, on peut penser à tout ou presque, disait ma grand-mère Celia: à la politique, à l'amour, à l'éducation, à la culture, à la religion et même aux affaires et à la réussite sociale.» Quant à la tante Judith déjà évoquée, elle trompe son mari dès le jour de ses noces, avec «un homme plus noir qu'un haricot noir, et plus noir encore qu'une nuit tropicale sans lune», avant de s'enfuir et de faire fortune en Californie, dans l'arnaque aux grands magasins puis l'immobilier. Pour illustrer le comble de la bêtise, elle donnait deux exemples: «Celui qui se prive de bien manger et de bien boire parce que son seul but est d'épargner et de thésauriser; et celui qui fuit les plaisirs de la table pour garder la ligne.» Vazquez Diaz ne manque d'ailleurs pas de rappeler au passage que ses grands-parents maternels sont morts subitement, en pleine nuit, après un repas trop copieux.

Pour l'exilé Vazquez, la cuisine sera le long, l'improbable cordon ombilical entre les Caraïbes natales et la Scandinavie forcée. Voici donc mille et une recettes exhumées de l'enfance dans un village de pêcheurs, évoquant toutes un personnage ou l'autre, une circonstance triomphale ou morbide – bananes de la tentation, oranges farcies de Caridad, ananas à la coriandre, carottes au miel, pommes de terre à la veuve, salade de l'évêque éclairé, tambour de minuit, crabe romantique, langoustine au rhum, poisson aux cacahouètes, riz au rêve de poulet, poulet ivre, soupe froide à la mangue, chorizo aux pois chiches, porc rôti façon tante Cuca, etc. Toutes minutieusement décrites, comme celle du crabe romantique: «Plantez le couteau près des yeux du crabe et, de là, continuez à couper suivant la ligne marquée sur la face inférieure de la carapace. Retirez le morceau coupé et conservez la carapace. Enlevez les pattes et les pinces, cassez-les et retirez-en la chair. Détachez et jetez les branchies que vous trouverez de chaque côté du corps. Ouvrez la carapace en deux par le milieu avec un couteau affilé et retirez soigneusement toute la chair que vous utiliserez pour la farce.»

Si l'on sait qu'à Cuba l'insulte «la plus vulgaire et la plus quotidienne de toutes» tient en ces deux mots: come-mierda (mange-merde), on peut se demander avec Vazquez Diaz «comment un peuple aussi gros mangeur a pu supporter, sans se révolter, l'appauvrissement culinaire général imposé par la révolution». Peut-être parce que ceux qui «avant 1959 ne mangeaient pas de la viande, mais de la terre… sont devenus écrivains, médecins, diplomates, ingénieurs et soldats illustres». Outre la confection de ces plats qui ont permis à Vazquez Diaz de «tourner en dérision l'exil et la mort», on apprendra diverses choses fort passionnantes: comment Fidel avait l'habitude de venir jouer – mal et en trichant – au basket à 3 heures du matin avec les élèves du collège fréquenté par le futur écrivain. Ou, au chapitre inévitable des cocktails, que ce fut en 1862 qu'un émigré catalan nommé don Facundo Bacardi créa sa marque de rhum à Santiago de Cuba. Et enfin que, fouillant dans la propriété cubaine de Hemingway après sa mort, Graham Greene tomba sur le budget mensuel que le Prix Nobel consacrait à l'alcool et eut ce commentaire: «Maintenant, je comprends mieux pour qui sonnait le glas.»