Musique

Des cuivres et des peaux, quand les Afriques se parlent

Ils sont du Mali, du Bénin et du Valais. Autour du duo Kala Jula, ils créent ce jeudi à Monthey un spectacle brillant où ils se parlent en chantant

«C’est quoi ce truc? Du tofu?» Coulisses du Théâtre du Crochetan, Monthey, mardi. La cuisinière a préparé un curry de soja. Il y a 13 personnes à table, cela va porter chance. Tout un tas de langues sont parlées en même temps; le Gangbé Brass Band du Bénin dont les blagues sont portées en fon, les griots du Mali, famille Diabaté, dont les blagues sont apprises en bamanan, quelques locaux, dont Vincent Zanetti, qui blague en valaisan. Ils trouvent un terrain d’entente, les rires ont du volume.

Depuis des décennies, Vincent Zanetti amplifie son âme mandingue, il joue du djembé en pinçant sa lèvre du bas, les chasseurs des plaines rouges ont partagé avec lui des secrets dont il ne vous dira rien, il aime si profondément cette culture qu’il regarde son collègue de boulot – l’exceptionnel guitariste Samba Diabaté – comme un jumeau paradoxal. Ensemble, ils ont créé un duo, Kala Jula, qui oscille entre la folk sahélienne et le chant courtois des montagnes. Ils aiment les voix. Alors, pour en garder une sous la main, Samba a pratiquement fabriqué un prodige.

Hommage à un taiseux

«J’ai beaucoup travaillé avec des chanteurs, explique Samba, des griots pour lesquels vous faites tout, les arrangements, l’orchestre et ensuite ils vous trahissent. Alors, quand mon ami Mahamadou a eu un fils, je lui ai conseillé d’en faire un chanteur. Lui, on peut être sûr qu’il ne nous trahira pas.» Le fils est là, suspendu au-dessus de son curry de tofu, il a 14 ans, plongé dans un survêtement Adidas, impatient de jouer au foot sur sa tablette. Il s’appelle Fama Diabaté, il est l’arrière-petit-fils d’une légende vocale, Jeli Fama. Il est aussi apparenté à quelqu’un d’autre dont il faut dire deux mots.

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Nous sommes si ignorants des traditions d’autrui, nous nivelons les savoirs africains avec tant de légèreté que nous n’envisageons pas, pour la plupart, que la musique des griots du Mali puisse aussi avoir son Dietrich Fischer-Dieskau. Il s’appelait Kassé Mady Diabaté, il portait un chapeau de feutre et des vestes soviétiques, parlait peu; il est mort le 24 mai 2018. Si on le compare à Fischer-Dieskau, c’est qu’il y a dans la musique des griots quelque chose du lied méridional, l’articulation, le sens intime d’une musique de chambre, la sophistication. La voix de Kassé Mady était si belle qu’elle vous donnait envie de boire du thé jusqu’à la nuit sans même songer à vous relever de votre chaise de plastique chinois.

Un dialogue entre des Afriques qui se connaissent peu

Vincent Zanetti a donc monté un hommage à Kassé Mady, avec cet adolescent de son sang, Fama, qui joue du balafon. Zanetti a aussi eu l’idée d’inviter le Gangbé, cette fanfare cosmopolite qui a fait du Valais une terre d’accueil. «Cela fait très longtemps qu’il n’y a plus de cuivres dans les orchestres du Mali, je voulais tenter l’aventure.» Le tromboniste Martial Ahouandjinou a dicté des arrangements cousus main. Des blues antiques. Des latineries impeccables. Ce spectacle, dont on a vu les répétitions, raconte le dialogue entre des Afriques qui se connaissent peu, des leçons rythmiques, il dit la puissance du jeu, la mémoire des sables foulés.

Quand Fama Diabaté chante, la voix qui mue, il a très au fond de la gorge la soul d’Otis Redding qui revient. Plus loin encore, un blues du Delta. Il est universel, comme ce projet, tour de Babel qui, à aucun moment, ne menace de s’effondrer.


Hommage à Kassé Mady Diabaté, par Kala Jula avec Fama Diabaté et le Gangbé Brass Band. Jeudi 3 octobre à Monthey, Théâtre du Crochetan, et samedi 5 à Zurich, Kulturmarkt.

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