Cully Classique sur les cimes du piano

Classique Le festival de Lavaux s’est ouvert avec deux concerts envoûtants vendredi et samedi

Piotr Anderszewski a déployé une riche palette de sonorités dans son programme «impromptu»

Elles n’ont pas changé, les sœurs Labèque. Toujours la même vitalité, toujours la même rage de vaincre. Il fallait les voir, samedi soir, jouer Le Sacre du printemps avec des hauts talons. Et elles tapent du pied, et elles marquent les contretemps! Tout cela fait partie du «show Labèque», mais c’est de bonne guerre avec une partition aussi révolutionnaire.

Cully Classique a ouvert ce week-end la ronde des festivals de l’été. Le Temple, au cœur du bourg, était plein à craquer, au point que sa jauge (320 places maximum) commence à devenir restreinte pour des soirées avec des têtes d’affiche. Le jeune directeur artistique Jean-Christophe de Vries imprime une ambiance détendue, presque familiale, à ce festival qui n’a cessé de croître pour commencer à régater avec les plus gros. La beauté des lieux, le bord du lac, les caveaux où l’on peut siroter un verre de vin après les concerts, les «café-croissant» en présence des artistes sont autant d’éléments porteurs.

Il revenait à Piotr Anderszewski d’ouvrir la douzième édition vendredi soir. Artiste aussi insaisissable qu’exigeant, le pianiste polonais a horreur de fixer les œuvres qu’il va jouer à l’avance. Tenu secret jusqu’à la dernière minute, son programme était à l’image de son art, tout en s’inscrivant dans la thématique «Impromptu» du festival.

Sauf qu’au moment de commencer le concert, c’est un autre artiste qui est entré en scène! Voici donc Joachim Carr, qui se lance dans les Davidsbündlertänze de Schumann. Après avoir joué quelques pièces, le pianiste norvégien se lève, salue le public et quitte la scène.

Jean-Christophe de Vries annonce alors qu’il s’agit d’une «surprise». Son idée? Présenter des ­jeunes talents de manière impromptue avant les têtes d’affiche, à l’image des concerts pop-rock où ceux-ci sont programmés en «première partie». Une fausse bonne idée, dans la mesure où, si les intentions sont louables, le public, lui, est d’abord décontenancé, se demandant s’il y a erreur, avant de se concentrer sur le nouveau venu.

Mais passons. Piotr Anderszewski arrive enfin! Saluant le public d’un sourire, le pianiste polonais plonge tête baissée dans la vaste Ouverture dans le style français en si mineur BWV 831 de Bach. D’emblée, le geste est large, le son occupe tout l’espace. L’«Ouverture» (le premier morceau) dure à elle seule plus de dix minutes. Ce Bach très subjectif conjugue verticalité et horizontalité. Le pianiste n’hésite pas à utiliser la pédale – suggérant des sonorités d’orgue – sans brouiller les textures. La main gauche est splendidement articulée, et l’alternance de nuances forte et piano renouvelle les perspectives. Il y a là du souffle, de la ligne et des instants de poésie où le piano se pare de sonorités automnales quasi romantiques (la «Sarabande»).

Il se trouve qu’un bruit parasite émanant d’un spot a gêné plusieurs mélomanes durant la première partie du concert. Placés au cœur du programme, les Métopes de Szymanowski ont fait l’unanimité. Le pianiste y déploie toute une palette de couleurs et de timbres. Les sonorités tour à tour cristallines et ouatées, les giboulées de notes, l’extrême virtuosité (trilles, glissandi!) confèrent un climat magique à cette interprétation.

Après l’entracte, ce coloriste à l’âme ténébreuse aborde les Geistervariationen de Schumann. A nouveau, on est saisi par la profondeur des sonorités, la façon d’organiser les plans polyphoniques. Retour à Bach, enfin, avec la 6e Suite anglaise en ré mineur. Piotr Anderszewski y développe son propre univers, avec une entrée en matière éplorée, suivie d’un «fugato» très bien articulé. Il empoigne la «Gigue» finale d’un toucher acéré! Ce piano fait penser à celui de Richter dans ses instants de folie – mais le jeu reflète la personnalité si singulière d’Anderszewski. Après ce tsunami, il joue en bis une pièce de Bartók et trois Bagatelles de l’Opus 126 de Beethoven.

Il est 22h10. Il reste une vingtaine de minutes pour regagner la paroisse catholique Notre-Dame, sur les hauteurs du village, où Joachim Carr donne un récital éclairé à la lueur de la bougie. L’ambiance recueillie (avec moult bougeoirs!) est propice à l’écoute, mais l’acoustique terriblement réverbérante tend à noyer les sonorités du Steinway. Le pianiste norvégien est un lyrique qui se distingue par son naturel et la poésie du toucher dans la Sonate «Reminiscenza» de Medtner, les Davidsbündlertänze et l’Arabeske de Schumann.

Et les sœurs Labèque samedi soir? Elles brillent par leur coordination. A Katia l’impulsive (trop impulsive, parfois!) répond le piano de Marielle, qui tempère sa sœur aînée. Dans la Sonate en ré majeur KV 448 de Mozart, elles alignent les idées avec beaucoup de clarté. Seul bémol: le toucher un peu dur et percussif de Katia dénature le style mozartien. Les deux pianistes livrent une interprétation fougueuse, tendue comme un arc, de la Fantaisie en fa mineur pour piano à quatre mains D940 de Schubert. On y admire les beaux pianissimi , les sonorités fondues, les épisodes contrastés. Tout est admirablement construit – sauf qu’à nouveau, Katia se laisse emporter par moments et surjoue les intentions. Quant au Sacre du printemps , la fresque orchestrale arrangée pour deux pianos par Stravinski éclate de mille feux. Certes, le Temple est un peu petit pour contenir les deux pianos, mais ces déluges de sonorités sont absolument grisants!

Les sonorités tour à tour cristallines et ouatées, les giboulées de notes émerveillent dans Szymanowski