Matin jazz, dans une cave de Lausanne. Les organisateurs du Festival de Cully annoncent le programme de la 31e édition. Elle aura lieu du 5 au 13 avril. Ils évoquent les morts récentes, forcément, celle de Claude Nobs, celle du pianiste George Gruntz. En swing, comme partout, le spectacle continue; ça n’empêche pas de se souvenir. Benoît Frund, le président, parle de fragilité, de pieds d’argile. L’année dernière, le Cully Jazz a perdu «beaucoup d’argent», la faute à la pluie. Il s’est redressé, mais rien n’est sûr. Un festival est une cascade, sans assurance, sur une route glissante.

Le jazz, une chimie

Alors, l’affiche de Cully traite du monde qui l’entoure. Dans le nord du Mali, des guerriers, qui ont fait de l’islam un billot, ont décidé d’interdire la musique. Carine Zuber, la programmatrice, choisit donc de mettre partout des musiciens maliens, dans toutes les salles, à chaque instant. Oxmo Puccino, le rappeur de Ségou, machine à faire de la prose. Roberto Fonseca, Cubain mutant, dont le plus récent album plonge aux racines mélodiques du pays mandingue. Habib Koité, bluesman à la guitare perçante, qui s’avance avec le prodigieux Eric Bibb. Le duo Kouyaté et Neerman, la rencontre entre des claviers frappés, dont ceux qui les ont connus ne se relèvent pas encore.

Et puis cette nuit malienne, le 13 avril, en clôture des ébats: Cheick-Tidiane Seck, l’un des arrangeurs les mieux cotés de sa génération, et Rokia Traoré, dont la voix friable a des mémoires de sable. Ce n’est pas de l’opportunisme que de mettre le Sahel à toutes les sauces. Cully, depuis longtemps, a compris que la musique malienne relève du patrimoine universel. C’est l’intérêt de ce petit festival, ouvrir les frontières du jazz à ceux qui s’en sentent citoyens. Comme Elina Duni, chanteuse albanaise de Genève, signée sur le label ECM, dont on attend avec impatience le retour en cette terre promise. Et puis Dave Holland, l’un des plus audacieux contrebassistes de sa génération, qui en appelle au flamenco.

Le jazz, ici, est une chimie. Celle de la Cubaine de Lausanne Yilian Canizares, dont le violon prend autant au romantisme qu’aux macumbas rougeoyantes de La Havane. Paolo Fresu, souffleur aux pistons huilés, qui croise un autre Havanais: Omar Sosa. L’appétit des relectures, des iconoclasmes, aussi: le groupe Abraham INC, belle entreprise à déloger le klezmer. On se réjouit aussi, plus que de tout autre chose peut-être, de la venue de Meshell Ndegeocello, une bassiste insolite, solitaire, capable de retaper le répertoire de Nina Simone puis de se lancer dans un funk vorace. Mais aussi de Steve Coleman, l’une des figures les plus singulières du jazz contemporain, qui ne semble jamais souffler deux fois dans la même direction.

Champ libre

Cully est l’espace rêvé des têtes chercheuses, des âmes intranquilles. Michel Portal, qui a toujours l’air de se plaindre de son propre génie. Il vient avec le groupe du pianiste français de New York, Jacky Terrasson – tout un tas de stars dont on attend beaucoup. Minino Garay, notamment, un percussionniste comme plus personne ne songe à en faire, qui se produira aussi en duo, le 6 avril, avec Baptiste Trotignon. Il faudrait encore évoquer la Lisboète Luisa Sobral, les humeurs africaines du Trio Reijseger Fraanje Sylla, Charles Pasi, les turqueries de Taksim Trio, Les Contrebasses ou les métropoles imaginaires de Wayne Paul. Rien que de la découverte, rien que du champ libre. Comme ce petit gardien de gare, merveilleux, Gianmaria Testa, qui chantera deux fois. Parce que Cully, d’abord, est poésie.

Cully Jazz Festival, du 5 au 13 avril. www.cullyjazz.ch