On demande de faire le bilan d’un festival. Des mille petites et grandes choses qui ont défini une édition. Alors, pour se débarrasser de la part comptable du Cully Jazz Festival qui s’est achevé dimanche, on témoignera rapidement des hauts faits de cette année record, des 14’500 billets vendus, des 65’000 festivaliers, des chiffres noirs et des financiers ravis. Le succès sans précédent de la 35e édition relève autant d’impondérables (Lavaux ensoleillé) que d’une programmation équilibrée, intelligente, qui mêlait l’histoire à la prospective. Mais ce qu’on garde surtout, après neuf jours de musique, ce sont d’infimes détails, des vertiges parfois insignifiants qui, cumulés, dessinent une année majeure. On tente donc une liste (forcément partiale).

Mémoires réveillées

Soirée d’ouverture. Les Amazones d’Afrique. Ils ont posé sur la scène un fauteuil râpé de similicuir chinois, la réplique exacte de ceux que l’on trouve dans les antichambres des ministères sahéliens. La reine des griots bamakois, Kandia Kouyaté, ne se lève pratiquement plus. Une jeune femme lui humecte même les lèvres. Mais quand elle chante, ce sont des tempêtes qui s’agitent et les mémoires de cent générations de femmes mandingues qu’on réveille. Le contraste. Chez Tony Allen aussi, le batteur de Fela, il a 76 ans, il rend hommage à son propre maître sur une batterie de combat articulée avec tant de légèreté, tant de douceur, qu’on dirait la première caresse adressée à un nouveau-né. Ne pas se fier aux apparences, jamais. Comme lorsque Vincent Zanetti, guitariste valaisan aux harmoniques impeccables, commence une phrase en disant: «Nous les chasseurs, nous les griots maliens…»

Intense Camélia Jordana

La musique n’est pas affaire d’identité assignée. Blick Bassy, écrivain, chanteur camerounais, qui donne la plus belle version qui soit de «Petite Marie» de Francis Cabrel, qu’il termine comme presque suspendu dans une discussion courtoise de province africaine. Camélia Jordana, face à laquelle certains se bouchent le nez parce que sa voix est née à la télévision, qui donne sans doute la plus grande émotion de ce festival en chantant «The Thrill Is Gone» dans le projet d’hommage à Chet Baker. Cette fille, trop maquillée, déguisée en tenniswoman des années 1970, fait asseoir les anges qui volent au-dessus de son chant. On ne fera pas le tour de ces instants où les attentes se déjouent, où Matthieu Michel donne une nouvelle définition au mot cuivre, une bougie qu’on allume par petite brise, la fragilité certaine de la lumière qui arrive.

Entre deux courants d’émotions

Il faudrait parler de McCoy Tyner, pianiste dont on pourrait croire qu’il est contraint à prendre la route et dont on gardera surtout le souvenir de ses disques. Amine et Hamza, la fratrie tunisienne, suisse, qui éblouit par son incommensurable désir de musique. Seun Kuti qui dit des choses un peu idiotes sur les «fake news» et la presse, au pire moment, puis nous rassure quand il reprend la route de son afrobeat spectaculaire. Et enfin Christian Scott, le trompettiste néo-orléanais qui ouvre sa musique vers l’électronique, se rend compte que le mot «jazz» est inscrit sur un panneau dans son dos et se lance dans la plus belle version de «The Eye of the Hurricane» depuis Herbie Hancock. Tout cela, ce sont des histoires, c’est l’histoire, le moment très particulier entre l’émotion attendue et l’émotion qui déborde.

Pour la 35e fois, le Cully Jazz Festival a prouvé qu’il est, par sa taille, son mélange d’improvisation et de préparation, un expert ès frissons.