Le projet était annoncé avec fracas: une compagnie de danse croisant un orchestre de jazz, en ouverture du Festival de Cully. Trois soirs de suite, ce week-end, les Nomades de Vevey dirigés par Serge Compardon et un ensemble musical mené par le saxophoniste montreusien Cyrille Bugnon faisaient scène commune, pour un spectacle dont le chorégraphe affirmait en préambule qu'il était inspiré par la BD.

On dirait en effet, dans le premier tableau de ce «Hors Série», que tous les lieux communs liés à l'expression jazz ont été rassemblés en strips comiques. Cela commence par une imagerie de bar enfumé où les garçons de café entament une danse à la manière des comédies musicales américaines. Puis c'est un ballet d'ivrognes qui annonce, plus tard, un duo d'une moite sensualité. Ivresse et sexe, les archétypes de l'univers swinguant sont convoqués dès les premières minutes. Arrêté là, le spectacle n'aurait été qu'une énième visite par la danse de clichés jazzistiques.

Mais Serge Compardon aime le jazz. Pour son projet, il a donc convié un souffleur protéiforme. A la tête d'une faction d'élite (notamment l'éblouissant tromboniste Gilles Repond), Cyrille Bugnon conçoit une bande sonore évolutive, qui puise ses racines dans les «trentes glorieuses» du jazz (années 30, 40 et 50) et y adjoint un accordéon – Stéphane Chapuis – pour des touches plus européennes. Tout au long de la chorégraphie, les musiciens se joignent au débat. Rien d'un orchestre de cirque qui se contenterait de ponctuer le drame, le quintette du saxophoniste participe à la trame, l'infléchit. Le jazz, ici, imprime sur le corps des danseurs ses déflagrations, sa violence, son humour.

A la fin de «Hors Série», lorsque les six Nomades se dévêtent puis s'imbriquent et s'équilibrent en une masse mouvante, ils donnent l'image la plus urgente de ce qu'est, au fond, un orchestre de jazz. Une construction en cours.

Cully Jazz Festival, jusqu'au 31 mars