Publicité

«La culpabilité nous arrange: elle constitue l'alibi de notre abdication»

«La culpabilité nous arrange: elle constitue l'alibi de notre abdication

«La culpabilité nous arrange: elle constitue l'alibi de notre abdication», écrit Pascal Bruckner dans La Tyrannie de la pénitence. Mais de quoi nous sentons-nous coupables, et qu'avons-nous à abdiquer? Sans cette double interrogation, ni son livre, ni celui d'Etienne Barilier, La Chute dans le Bien, n'auraient de sens. Si nous n'avions rien reçu du seul fait de vivre ici, d'y avoir grandi, d'y avoir aimé et souffert, d'avoir respecté ou égratigné les conventions et les règles qui permettent de vivre ensemble, si le pays dans lequel nous sommes, et le continent auquel il appartient ne signifiaient rien, n'avaient rien apporté d'autre qu'un cortège de désastres, la question ne mériterait même pas d'être posée. La machine à créer du remords crée l'oubli de ce qui, dans notre histoire, est étranger au désastre.

Un passé commun

Tout au début de La Chute dans le Bien, Etienne Barilier raconte la rencontre d'un jeune Allemand et d'un jeune Français en 1917 dans un hôpital militaire pas très loin du champ de bataille. Les deux enfants, car ils n'ont encore que 15 ans, se retrouvent la nuit dans une baraque au fond du jardin de l'hôpital. Ils décident de fonder une Europe unie qu'ils nomment «Europam Unitam». Ils scellent ce pacte de leur sang en gravant dans leur paume les lettres EU avec un couteau. L'un de ces enfants s'appelait Günther Anders. Il deviendra philosophe.

Cette histoire dit avec force que tous les Européens n'ont pas participé aux désastres de l'Europe. Elle dit qu'au cœur de l'affrontement des nations, des individus ont partagé le même amour d'une histoire commune qu'ils ne reconnaissaient pas dans l'histoire à laquelle ils étaient mêlés. Elle dit enfin quelque chose de ce passé commun soustrait à l'horreur. Les deux enfants, explique Barilier, qui ne se comprenaient pas, se parlèrent alors en latin et choisirent le latin pour nommer leur Europe unie. Ils désignaient ainsi les racines de ce qu'ils avaient en commun.

La mémoire et l'oubli

Il est juste de se souvenir. Mais le souvenir ne doit pas être réservé aux fautes d'hommes qui, au reste, sont presque tous déjà morts. Pascal Bruckner et Etienne Barilier ne nient pas les horreurs qui se sont déroulées sur notre continent. Ils ne prétendent pas que notre respect de l'individu, des minorités, de la liberté de pensée les efface. Ni qu'il ne faille pas en tirer des leçons. Ils tentent de cerner les effets du sentiment de culpabilité qui nous envahit: la dénégation de ce que nous avons de meilleur en principe. Et ils décrivent, chacun à leur manière, comment ce sentiment s'étend subrepticement à l'ensemble de notre histoire.

Ainsi la rhétorique de la Shoah qui se reporte vers les violences antérieures (l'esclavage, par exemple, qui n'a pas besoin d'être mesuré à la Shoah pour avoir été horrible) et vers les massacres ultérieurs (dont nous serions d'ailleurs aussi coupables que ceux qui les ont commis, au Cambodge ou au Rwanda par exemple). Ainsi les horreurs de l'Inquisition, qui condamneraient en bloc tout le Siècle d'Or espagnol. Ainsi les Croisades, qui ne sont plus qu'une conquête sanglante.

Puisque nous avons fait cela, on comprendrait mieux ce que nous avons fait ensuite (les massacres du XXe siècle). Et ce que nous avons fait au XXe siècle permettrait de dire que nous avons toujours été ainsi. Que tous les autres sont exempts de jugement vu les fautes que nous avons commises. Or, explique Pascal Bruckner, «l'Europe a plutôt vaincu ses monstres, l'esclavage a été aboli, le colonialisme abandonné, le fascisme défait, le communisme mis à genoux. Quel continent peut afficher un tel bilan? En définitive, le préférable l'a emporté sur l'abominable.»

Les malheurs de la vertu

«Il a fallu le désastre total du XXe siècle, continue Pascal Bruckner, pour que le Vieux Monde tombe dans la vertu, pareil à ces catins que l'âge conduit sans transition de la débauche à la bigoterie.» Nous avons été mauvais, il faut donc que nous soyons bons. Il faut que nous nous rachetions.

Nous avons construit des Etats libérés des églises et des écoles dans lesquelles la prière n'est pas obligatoire; nous avons construit des règles qui permettent aux femmes de décider de leur existence et de ne pas être soumises à un mari qu'on leur aurait désigné; nous avons construit des systèmes politiques qui empêchent qu'un groupe minuscule ou un individu ne décide pour les autres. Mais nous pratiquons l'indulgence jusqu'à accepter que ces victoires soient remises en cause là où nous les avons remportées, jusqu'à nous moquer de la France qui vote une loi sur le voile islamique et à vanter ceux qui sont plus tolérants avant de nous apercevoir qu'ils auraient mieux fait de ne pas l'être.

Pascal Bruckner décrit ce renoncement comme une aspiration à la paix et au repos. Etienne Barilier décrit notre Bien comme «une divinité flasque, un ectoplasme éthique, qui se profère dans un discours d'âme patronnesse, mais qui comporte au moins cet avantage essentiel: de lui, nul ne peut dire qu'il est... mal». Il montre comment ce culte du Bien envahit jusqu'à l'art d'aujourd'hui, quand un Joseph Beuys explique une installation dans une grande exposition par la défense de l'écologie, ou quand Thomas Hirschhorn justifie une intervention dans une cité de banlieue par la lutte contre l'inégalité et par l'intégration sociale. Est-il possible d'imaginer Rembrandt ou Velazquez affirmant que leurs œuvres amélioraient la vie du peuple à Amsterdam ou à Madrid?

L'esprit d'Europe

Nous aurions donc encore quelque chose à donner. Quelque chose qui n'est pas réductible à nos fautes anciennes, pas plus d'ailleurs qu'à nos fautes présentes. Les réponses de Pascal Bruckner et d'Etienne Barilier se complètent. Ce dernier dit que l'Europe «a censuré son amour de la vérité et de la beauté», que l'émotion du Bien a remplacé la notion de Beau. Vient alors une image, qui n'est pas dans son livre, celle d'un orchestre jouant du Bach dans une plaine polonaise en 1944 à quelques mètres des fours crématoires. Même les nazis qui étaient là savaient la différence. En conduisant des millions d'êtres humains à la mort, ils pensaient faire le bien de l'Allemagne, ils faisaient un travail qu'ils jugeaient nécessaire, mais ils ne le confondaient pas avec la beauté de la musique qu'ils entendaient, une musique qui a survécu à leurs crimes. Quant à la vérité? «Le plus beau cadeau que l'Europe puisse faire au monde, conclut Pascal Bruckner, c'est de lui offrir l'esprit d'examen qu'elle a conçu et qui l'a sauvée de tant de périls. C'est un cadeau vénéneux mais indispensable à la survie de l'humanité.»

Pascal Bruckner,«La Tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental»,Grasset, 259 p.