«Une attaque massive contre la Culture.» Au téléphone, Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais, a des mots qui claquent: «Je suis actif depuis 1979 et c’est la première fois que le Conseil municipal genevois coupe dans ces proportions.» Lundi soir, les élus n’ont pas seulement voté un budget amputé de sept millions, dont 2,5 millions pour la seule Culture. Ils auraient aussi selon certains ranimé le feu des grandes querelles idéologiques. «La Culture est l’otage de cette bataille», déplore Christine Ferrier, présidente du Rassemblement des artistes et acteurs culturels (RAAC).


Vous voulez le détail? Ces 2,5 millions de moins correspondent principalement à une coupe linéaire de 2% et à une autre de 10% sur l’enveloppe dite des fonds généraux, soit l’aide à la création indépendante – spectacles de danse et de théâtre. Goutte d’eau dans un budget culturel qui avoisine les 250 millions? Eric Bertinat, connétable de l’UDC, n’est pas loin de le penser: «Nous voulons désendetter Genève, explique-t-il. Toutes ces années, nous avons bénéficié de recettes fiscales exceptionnelles et la Ville a pourtant continué à s’endetter. Concernant la Culture, nos coupes sont minimes. On a baissé l’enveloppe globale de 2%. Cela ne devrait pas susciter de grandes douleurs dans les milieux artistiques. A l’avenir, nous aurons d’ailleurs d’autres bras de levier que la Culture.»


«Insensé!», s’indigne Julien George, metteur en scène talentueux qui triomphe ces jours au Théâtre de Carouge avec La Puce à l’oreille de Feydeau. «Qu’on veuille ne pas avoir de dettes, je comprends très bien. Mais le budget soumis au Conseil municipal prévoyait un excédent de 8 millions. Et là-dessus, on économise encore sept millions. C’est totalement incompréhensible. Les subventions pour la création indépendante n’ont quasiment pas augmenté ces quinze dernières années. Résultat: nous compressons toutes les charges, les salaires en particulier qui ne sont pas mirobolants. Sur un spectacle récent, ils étaient de 4800 francs brut auxquels s’ajoutaient les vacances.»


Et le magistrat de la Culture et du Sport, qu’en dit-il? Dans le box du gouvernement, lundi soir, Sami Kanaan a bataillé – tout comme sa collègue, la ministre socialiste des finances Sandrine Salerno. Avec le recul, il s’inquiète de la crispation des débats. «Ces coupes ne représentent peut-être pas la fin du monde. Mais on ne peut pas imaginer que 694 000 francs de moins pour l’aide à la création indépendante n’ait pas de conséquence. Ce qui me préoccupe, c’est que nous entrons dans une logique très frontale. La droite est majoritaire, elle veut marquer son territoire. La polarisation l’emporte et les débats sont idéologisés. Des clivages anciens ressurgissent. Avec ses coupes, la droite donne le sentiment de défendre d’abord une culture patrimoniale contre celle des arts vivants.»


Serait-ce un symbole? Le Grand Théâtre est épargné. Pas de coupe pour la maison de la place de Neuve, en instance de déménagement. La droite aurait-elle fait une fleur à Verdi & cie? «Nous avons pris en compte la situation actuelle du Grand Théâtre qui s’apprête à quitter ses murs pour emménager, le temps des travaux, dans le Théâtre dit des Nations, répond Eric Bertinat. J’ai eu l’occasion de discuter avec son directeur Tobias Richter. La capacité d’accueil du Théâtre des Nations est moindre que celle du Grand Théâtre, les recettes vont baisser, près de 2,5 millions, qui seront compensées en partie par des mécènes. Nous n’avons pas voulu enfoncer le clou.»

Au bout du lac, l’hiver est déjà brûlant. La scène culturelle bout comme la mère Royaume jadis. La gauche, elle, fourbit un référendum contre ce budget. Pis, de grands projets risquent d’être victimes de la polarisation. Le 28 février prochain, la population doit se prononcer sur l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire. «Une partie de la droite soutient le projet dit Jean Nouvel, note Sami Kanaan. Je m’en réjouis. Mais les milieux de la culture risquent d’hésiter à voter avec des partis qui coupent dans leurs subventions.»

L’autre soir, dans la tribune bondée, des pompiers en grand uniforme assistaient à la joute en spectateurs. Mais où sont les coupe-feu?