Coupons de moitié le nombre d’institutions culturelles. Et soutenons plus la culture populaire ou les établissements phares dont dispose la Suisse. Ces recommandations n’émanent pas d’un politicien frileux en matière de subventions. C’est Pius Knüsel, directeur de Pro Helvetia, qui les cosigne aux côtés de managers culturels allemands. Le livre Kulturinfarkt tire un bilan de la politique des trois dernières décennies. Et fait scandale.

Le Temps: Ce livre, est-ce le vœu d’un ultime coup d’éclat provocateur à la tête de Pro Helvetia?

Pius Knüsel: Je parlerais plutôt d’un début de révolution. Dix ans à la tête d’une institution m’ont appris les faiblesses du système. On peut se permettre des déclarations théoriquement impensables pour un directeur. L’idée du livre est née lors d’une discussion sur la raison d’être des institutions en Allemagne. Là-bas, les finances sont déplorables et les pertes de spectateurs importantes. Chez nous, il faut aussi revoir le modèle d’encouragement issu des années 80. Personne ne m’a encore tapé sur les doigts. Libéral, notre président Mario Annoni tolère des opinions diverses.

– La moitié des institutions devraient disparaître pour, en Suisse, libérer un quart des 2,2 milliards investis. Qui visez-vous?

– Nous ne voulons pas détruire. Nous cherchons les moyens d’encourager la production non institutionnelle. Je n’ai pas de liste préétablie. Nous ne toucherions pas aux maisons dites «phares». Mais prenons l’exemple de Zurich dans le domaine du théâtre. Dans les années 70 naissait le Neumarkt qui enrichissait l’offre du Schauspielhaus. Il est apparu comme le théâtre de l’opposition avec une nouvelle esthétique. Aujourd’hui, les scènes se multiplient. Or le nombre de spectateurs stagne, et ils sont toujours issus du même cercle. Hormis le travail fourni aux collaborateurs, qu’a produit ce système? Une fusion aurait du sens. Le même phénomène s’observe avec la Haus Konstruktiv et le Kunsthaus en voie d’agrandissement. Pourquoi l’un des éléments majeurs de l’art à Zurich ne peut trouver place dans l’institution phare?

– Vous ne pouvez résumer la Suisse culturelle plurilingue à Zurich…

– Je ne peux pas me prononcer sur des exemples à Genève. Bien sûr, ce livre parle d’une expérience allemande peu concernée par la question des minorités. Ici, les institutions garantissant des ponts entre les langues devraient être conservées. Mais l’idée reste la même. Nous proposons des structures plus légères. Elles peuvent s’implanter dans les Grisons, autant qu’à Zurich. Cette réflexion ne tue pas la pluralité.

– N’est-ce pas servir les intérêts de l’UDC hostile aux subventions?

– Pourquoi faire référence à l’UDC, sans doute le parti le moins qualifié en matière de culture? Nous ne visons pas les subventions mais les structures. Nous pensons à plus d’investissements dans un système éphémère, pour des artistes qui touchent le public sans passer par l’institution.

– Cela rend donc inutiles des maisons comme lieux d’échange?

– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je prédis un déclin de ces lieux. Notre société contourne l’institution. Nous devons ouvrir le système pour permettre l’accès à plus de personnes. Imaginer des mécanismes qui permettent à chacun de transformer son chez-soi en lieu culturel, par exemple avec les nouveaux médias, les réseaux. En culture aussi, la consommation devient individuelle. Aujourd’hui, la politique culturelle concerne uniquement un petit milieu, 10% de la société. En Suisse, elle se résume à la question: comment obtenir plus de l’Etat. C’est là qu’elle est malade. La perspective sociétale a disparu.

– Ne faut-il pas d’autant plus démocratiser l’accès à la culture?

– Dans les années 80, l’ambition était un accès à l’art pour toute la société grâce à l’outil que sont les artistes. Mission remplie. Désormais, on n’a plus forcément besoin d’eux pour lire le monde. Il est impossible de restaurer cette autorité artificiellement. On s’est souvent demandé où étaient les héritiers de Frisch et Dürrenmatt. Le modèle de l’artiste est devenu individualiste.

– Parmi les domaines qui mériteraient plus d’argent figure la culture populaire. Elle est loin de cet individualisme. Provocation?

– Les lieux de rencontre nés lors de productions telles que la Fête des vignerons sont différents des institutions bâties avec une vision figée. Nous sommes dans l’éphémère. La relation privilégiée des Suisses avec ces théâtres en plein air n’est pas un hasard. Ils se méfient des lieux figés pour des décennies. Les gens consentent à dépenser 100 francs pour un music-hall alors qu’ils réfléchiront avant d’entrer au Grand Théâtre pour le même prix.

– Vous parlez de la culture comme d’un bien soumis aux caprices du client. Personne ne fait du ski si la piste n’est pas à disposition.

– Certes, nous devons préparer les pistes mais pas forcer leur utilisation. Il faut respecter les désintérêts. L’offre est là. A l’individu d’en profiter comme bon lui semble. Multiplier les théâtres n’élargira plus le public.

– Vous stimulez pourtant l’économie créative telle que le design, l’édition…

– Vu les problèmes globaux, la culture n’est plus une priorité. Mais le monde reste créatif. Les institutions ont atteint leur potentiel limite. Il faut réfléchir à un nouveau modèle. L’industrie créative en est un. L’Etat peut encourager ce passage; soutenir un artiste ou une nouvelle entreprise durant un temps limité, plutôt que sur le long terme.

– Votre «révolution» remettrait en question le rôle de Pro Helvetia.

– Oui. Si Pro Helvetia se limite à son statut de distributeur de subsides. Mais si elle se montre sensible au fonctionnement du marché, elle peut revoir sa fonction. Pourquoi ne pas soutenir par exemple le «crowd-funding», des plateformes de financement de projets sur Internet.

– Craigniez-vous une baisse de votre budget après cet ouvrage?

– Si la Confédération veut se pencher sur la santé des institutions, revoir le soutien à la culture sans couper dans les moyens mais en créant un nouvel organisme, pourquoi pas. C’est un risque pour Pro Helvetia. Pas pour la culture, ni pour les arts.