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La culture populaire a son temple, c’est l’épisode 8x03 de «Game of Thrones»

[SPOILER]. Stupéfié, j’ai regardé deux fois l’épisode de la guerre de Winterfell. Il estomaque par la tension qu’il génère, sa construction si nouée et sa capacité à malaxer l’imaginaire global. Attention, cet article dévoile des pans de l’épisode

J’avoue, je l’ai vu deux fois le même jour. Dans la nuit d’abord, puis le soir qui a suivi. En revenant chez moi, ma journée s’est comme évaporée, et je suis revenu, un peu hanté, à cette danse folle et macabre. Le troisième épisode de l’ultime saison de Game of Thrones m’a chamboulé comme rarement, ces temps, une œuvre audiovisuelle.

Evoquons les inévitables polémiques. D’abord, ces surprenantes critiques à propos de l’obscurité, littéralement, dans laquelle est trempé l’épisode. «On n’y voit rien», ont déploré certains. Des sites américains sont allés jusqu’à remettre en cause la réalisation de la série voire la qualité de certains écrans de TV ou d’ordinateurs, selon où l’on se situe. Les ténèbres se révèlent pourtant essentielles dans ce contexte de guerre nocturne.

Le réalisme précis des premières scènes, depuis le plan-séquence du début jusqu’à l’assaut, repose sur la nuit, la crainte de l’inconnu, c’est-à-dire du non-visible. C’est une bataille dans un certain Moyen Age, de nuit, au nord, dans la neige: les spectateurs ronchons voulaient-ils une ambiance à la Kaamelott?

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Un réalisateur majeur

Ce maniement de la noirceur esthétique représente l’une des innombrables réussites du réalisateur Miguel Sapochnik, qui avait déjà piloté l’épisode de la guerre des bâtards. Les Marcheurs blancs viennent de la nuit, ils y retournent, et dans leur intervalle de vie carnassière, ils demeurent d’une fugace férocité.

Le choix de ne pas montrer les morts qui marchent en détail, d’en faire une foule furieuse, une masse en déferlement permanent, accroît la fureur de l’ensemble, et la vigueur guerrière de chaque plan. L’épisode s’appelle La Longue Nuit, le titre est programmatique. C’est bien une lente plongée dans l’obscurité, des monstres et des hommes, et la fin relativement heureuse, par la mort du sinistre roi, n’éclaire rien; l’esquisse de l’aube est nimbée d’une certaine tristesse par la mort de la Femme rouge, laquelle sonne comme un sacrifice. Dans quel dessein?


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Pas assez de morts majeurs?

Devenus accoutumés à la cruauté de la série, certains déplorent le peu de morts parmi les protagonistes principaux. Même Brienne s’en sort, elle qui aurait fait une valeureuse victime – comme Jaime, au demeurant. Le don ultime de Jorah paraît logique, presque à sa place.

La liquidation des morts-vivants permet surtout de revenir aux choses sérieuses, c’est-à-dire aux affaires humaines. Les scénaristes n’avaient aucun intérêt à orchestrer le massacre général qui faisait saliver les plus sadiques; il reste trois épisodes, et le choix de poser la guerre de Winterfell en épisode 3 montre bien que le propos de Game of Thrones, décidément, relève bien des Rois maudits et de la guerre des Deux-Roses, les inspirations principales de George R. R. Martin. La parenthèse tendance Moorcock, zombies et mer de glace, est close; on revient à Shakespeare.

Même le compositeur fabrique de la terreur

Je ne suis pas spécialiste des exégèses plan par plan, certains le font mieux que moi. Les allusions internes fourmillent dans cet épisode, ont relevé les herméneutes de Westeros.

Je reste pour ma part sur ma première stupéfaction face à ce ballet magnifique et sanglant, cette mise en scène de la tension guerrière comme rarement on l’a composée, jusqu’au compositeur Ramin Djawadi qui adapte sa partition, la resserre à l’épure de la terreur, de la pulsation froide. On se contracte en regardant ces 82 minutes, on est enfermé dans cette inexorable descente dans l’horreur de la bataille.

Des tripes nouées aux angoisses du chœur classique

Surtout, on peut être ému par l’habileté grandiose de Game of Thrones à manipuler la culture populaire de ce siècle, ou d’avant. La Longue Nuit va d’Homère et la guerre de Troie aux films de super-héros. Ces instants tendus brassent toutes les cartes, et les redistribuent à la manière du Trône de fer. Au reste, l’épisode inverse tous les codes de Game of Thrones elle-même: dans cette série bavarde, soudain on ne parle plus, et dans ce feuilleton qui montre tout, on l’a dit, l’ombre couvre désormais le monde.

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Le dispositif part de l’attente initiale, les tripes nouées – y compris celles du spectateur –, aux affres des guerroyeurs sans espoir, en passant par le chœur classique que représentent Sansa et Tyrion dans la crypte.

L’imagerie de l’épisode balaie la totalité du spectre, le combat face à face, les lames plantées dans les corps ou les yeux, les hordes sauvages qui n’en finissent pas de déferler, les ténèbres qui sans cesse vomissent leurs hideurs, et la première personne visuelle du jeu vidéo.

La somme de toutes les peurs populaires

Une fois de plus, une fois pour toutes, Game of Thrones malaxe la culture dont elle émane et la renvoie à ses fidèles en ayant à nouveau pétri cette pâte d’images et de codes, de principes narratifs et de repères collectifs.

Game of Thrones met en épopée l’addition des obsessions mondiales, et le bilan de l’imaginaire de ses fans. Un temps, elle a été la somme de toutes les peurs.


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