Le Grand Conseil bernois l'a soutenu: Mario Annoni restera au Conseil d'Etat jusqu'à fin mai. Ce qui n'empêche pas le patron radical de l'Ecole bernoise de préparer sa présidence de Pro Helvetia. Premières pistes autour de quelques thèmes.

Hors sérail. Lorsqu'il a été nommé, nombreux sont ceux qui ont vu une désignation politique, Mario Annoni ayant peu de réseaux dans les milieux de la culture. Il réplique: «La présidence de Pro Helvetia n'est pas réservée au sérail. Il s'agit de déterminer des stratégies en fonction des moyens à disposition. Ce n'est pas moi qui irais devant les artistes en jugeant leurs œuvres. Pour la stratégie, nous avons par exemple un programme en vue, «Innovation et traditions», très intéressant dans le contexte national actuel.»

Trop de programmes? Ces dernières années, la part des programmes lancés par la fondation a augmenté. Certains craignent qu'elle ne rogne l'appui à des projets sur dossier. Mario Annoni: «Le soutien aux projets culturels demeure la mission essentielle de Pro Helvetia. Même certains petits montants ont souvent des effets inversement proportionnels sur la vitalité culturelle; on sait combien ils sont précieux, comme la première aide bancaire à un entrepreneur. Les programmes donnent toutefois des impulsions à certaines formes d'expression. Des artistes m'ont dit apprécier ces programmes, non seulement sur le plan financier, mais aussi pour offrir à leur travail une dimension conceptuelle qui fait parfois défaut.»

Les centres culturels. «Lorsque l'on a ouvert le centre culturel de Paris, on pensait faire de même dans tous les pays voisins. Il y a eu des évolutions de la pensée. Des attachés de Pro Helvetia, tels que celui que nous avons au Cap, disposent de réseaux et permettent aux artistes de pénétrer la société locale. C'est une dimension différente qu'un centre installé, qui essaie d'attirer du monde pour un vernissage. Mais, dans la culture, rien n'est comme ailleurs, on ne peut raisonner avec des mathématiques. Concernant Paris, nous devons prendre en compte le rapport des Romands à la France, donc à Paris, rapport totalement autre que celui des Alémaniques à l'Allemagne. Paris reste la mère patrie culturelle.»

Promotion de la Suisse.Le Secrétariat d'Etat à l'économie propose la réunion de toutes les instances qui promeuvent les productions suisses, du tourisme au fromage en passant par la culture. «Cette idée est absolument fausse. Pro Helvetia a deux théâtres d'opérations, le domaine intérieur et l'étranger. C'est dû à son histoire: au moment de sa fondation, lorsque les fascismes polluaient la culture suisse et la menaçaient, il fallait un organisme pour donner la contre-mesure.

A l'heure de la globalisation, la cohésion nationale constitue toujours un enjeu majeur, même si les barbares ne sont plus aux frontières (rires)! Il faut éviter que les cultures helvétiques vivent dans un parallélisme sans convergence, comme un vieux couple: c'est dangereux. Ainsi, les aides à la traduction sont centrales. Il faut promouvoir le génie créateur et pacifique de notre pays, mais cette promotion est aussi celle des artistes, qui ont des intérêts personnels et des projets de vie. On ne peut pas utiliser les artistes pour une publicité du pays, comme des paravents. On deviendrait rapidement risibles. Toutefois, si les promoteurs de l'économie nous demandent un programme en appoint, il est normal que nous le fassions. L'économie ne me fait pas peur, mais je garantis notre autonomie aux milieux culturels. Nous préparons d'ailleurs un partage des tâches beaucoup plus clair.»

La réforme. La loi qui régit Pro Helvetia sera révisée. L'institution a contesté deux points: une avalanche de procédures de contrôle, ainsi que la nomination du directeur par le Conseil fédéral. «Pro Helvetia vit avec une structure qui confond les compétences. La nouvelle loi offrira une plus grande clarté. S'agissant des procédures, les conventions et contrats de prestation peuvent effectivement trop charger le bateau. Paradoxe: on reproche à la fondation le fait que chaque franc n'est pas totalement investi dans les projets, et l'on alourdirait les procédures... Cela dit, l'institution doit rendre des comptes à l'Etat qui la finance. S'agissant du directeur, si l'on précise les rôles du Conseil de fondation, il paraît logique que ce dernier le désigne. Mais si, politiquement, ce point est le dernier qui fait débat, nous aurons fait un grand pas.»

Les frais administratifs. Toujours contestés par une partie des Chambres lors du débat budgétaire. «Yvette Jaggi a déjà fait un énorme effort pour réduire ces coûts. Nous avons encore une petite marge de manœuvre. Mais le soutien de Pro Helvetia constitue un label de qualité. Les jugements des experts doivent être de haut niveau, et cela nécessite certains moyens.»

Populaire de qualité?Le slogan du chef Couchepin pour le cinéma, des œuvres «populaires et de qualité», peut-il s'appliquer à d'autres créations? «Les grandes institutions telles que les musées sont très sensibles à la réaction du public. Elles sont soucieuses de ne pas tomber dans un monologue élitaire. Pro Helvetia occupe une position différente. Nous devons nous soucier de démocratie culturelle. Le succès est-il un facteur déterminant? C'est une donnée, pas suffisante. On ne peut pas reprocher à la fondation d'avoir raté un gros succès. Mais regardez les hommages rendus récemment à Francis Giauque (1934-1965), poète dont la vie et l'œuvre ne furent que souffrance et cris. Durant ces manifestations, j'ai rencontré une population fière de son poète, une reconnaissance culturelle régionale. Imaginez ce que l'on manquerait si l'on ne retenait que les artistes à succès.»