Il vient de débarquer à Milan depuis New York où, depuis des années, il passe l’essentiel de son temps, loin de sa Florence natale ou encore de Venise, dont il fut, en 2003, le directeur de la prestigieuse Biennale d’art contemporain. Critique d’art et commissaire d’exposition sollicité par les grands mécènes internationaux, dont François Pinault, qui lui confia l’organisation d’une exposition sur l’art italien des quarante dernières années dans les murs de sa fondation du Palazzo Grassi, Francesco Bonami, âgé de 58 ans, ne travaille qu’épisodiquement en Italie.

«Ici, tout est compliqué. Il est difficile de trouver des fonds privés et, dans le public, la machine bureaucratique est lourde. C’est une gageure de faire approuver des budgets pour des expositions qui seront montées dans un an et demi», explique-t-il avant de détailler: «Les politiciens sont en général élus pour cinq ans. Ils veulent voir des résultats immédiats et ont du mal à sortir de cette vision à court terme. Il est par exemple extrêmement compliqué de faire venir une exposition de la Tate Gallery ou du Centre Pompidou.»

Après avoir travaillé pendant neuf ans à la direction du Musée d’art contemporain de Chicago, il a malgré tout accepté, l’an passé, de collaborer avec la nouvelle municipalité de Milan. Dans la capitale lombarde, il prépare notamment une exposition consacrée au photographe canadien Jeff Wall et une autre pour accueillir une partie de la collection du prestigieux Moderna Museet de Stockholm. Volontariste, il explique: «Il faut prendre des risques. Si on attend qu’il y ait de l’argent dans les caisses, on ne fait plus rien. Il faut avoir le courage d’échouer et ne pas s’appesantir sur la faillite générale de la culture en Italie.»

Car c’est bien d’une crise profonde qu’il s’agit. Le pays qui pendant des siècles fut le phare du monde intellectuel, celui du Grand Tour des peintres et des écrivains, mais aussi des grands maîtres du cinéma d’après-guerre ou de l’Arte povera, est aujourd’hui en proie à une progressive et relative désertification culturelle. Il y a quelques mois, un ministre du gouvernement Berlusconi, Giulio Tremonti, chargé de l’Economie, est allé jusqu’à déclarer publiquement: «Ce n’est pas avec la culture que l’on se nourrit.»

Concrètement, le Fond unique du spectacle (FUS) qui finance les activités culturelles, à commencer par les fondations lyriques, le théâtre et le cinéma, est tombé à un dérisoire montant de 390 millions d’euros pour toute l’année 2013. Au total, le Ministère des biens culturels italien représente environ 0,2% du budget de l’Etat (contre 0,34% il y a dix ans et près de 1% en France). Et cela alors que la Péninsule est le pays qui détient le plus grand nombre de sites (47) déclarés Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

«Chaque jour, un château s’écroule et les ruines deviennent toujours plus ruines», s’alarme l’archéologue Andrea Carandini. De l’aqueduc de l’empereur Claude à la fontaine de Trevi, en passant par le site de Pompéi, la presse italienne relate presque quotidiennement l’effritement des murs antiques et des monuments séculaires ou encore l’abandon d’événements culturels, comme récemment la Quadriennale d’art moderne de Rome, manifestation inaugurée en 1927.

«La crise vient de très loin, décrypte Francesco Bonami. Sans doute le pays a-t-il perdu l’occasion de développer une vraie politique culturelle parallèlement au boom économique à partir des années 1960.» Au fil des années, et notamment avec l’irruption de la télé­vision commerciale, la situation générale de la culture s’est détériorée. «La culture n’a plus été perçue en fonction de son intérêt pour l’épanouissement des citoyens et la collectivité, analyse-t-il. C’est l’aspect médiatique qui s’est imposé. Pour les expositions, les institutions recherchent avant tout des blockbusters comme les Impressionnistes, qui attirent le grand public et le succès de presse», souligne Francesco Bonami en rappelant l’anecdote de la mairie de Naples qui, il y a quelques années, avait dû rembourser à l’Union européenne des fonds destinés à la culture, que les édiles locaux avaient utilisés pour un concert d’Elton John. «Un peu partout, on a privilégié l’aspect spectaculaire comme au musée d’art contemporain du château de Rivoli, poursuit-il. Pour le diriger, on a nommé un journaliste télévisé très connu mais qui n’avait aucune compétence en la matière.» Au­jour­d’hui, la fondation du château risque de fermer.

Mais dans tout le pays, ce sont des dizaines de structures culturelles contemporaines ou historiques, rattrapées par la crise économique, qui sont au bord de la faillite. Et c’est tout le tissu culturel transalpin qui se délite. Chaque jour, des salles de cinéma ferment définitivement leurs portes. Nombre de théâtres et d’opéras sont financièrement asphyxiés et les artistes comme les personnels d’encadrement protestent et défilent en vain dans les rues. Quant aux cinéastes, ils ont de plus en plus de mal à trouver des financements pour monter leurs projets de film. Et lorsqu’ils y parviennent, leurs réalisations, faute d’écrans et de réseaux de distribution efficaces, demeurent quelques jours à l’affiche, souvent sans avoir le temps de conquérir un public.

Francesco Bonami dénonce le manque de vision de la classe dirigeante en mettant notamment en cause la structure du Ministère des biens culturels, chargé de gérer à la fois l’immense richesse patrimoniale du pays et les activités culturelles proprement dites. «Tant que l’on ne séparera pas les deux, il n’y aura jamais suffisamment d’argent ni pour l’un, ni pour l’autre, juge le critique d’art. Aujourd’hui, non seulement le Ministère des biens culturels est considéré comme un département mineur, mais en plus il doit à la fois s’occuper du sauvetage Pompéi et du futur de la création contemporaine. De ce fait, il n’y a jamais de priorités et on perd sur les deux tableaux.»

Et cela alors que les logiques clientélaires ont peu à peu envahi le domaine culturel. «Le Maxxi de Rome en est l’exemple typique», dit Francesco Bonami. Construit par l’architecte anglo-irakienne Zaha Hadid, entre le Tibre et l’élégant auditorium de Renzo Piano, le Musée d’art du XXIe siècle, inauguré en 2010, devait constituer le centre d’art contemporain d’une ville éternelle souvent assoupie dans son glorieux passé. «La structure aurait dû projeter Rome et l’Italie dans la création moderne», souligne-t-il. A l’instar notamment du Guggenheim de Bilbao dessiné par Frank Gehry. Mais faute de moyens et du fait d’une incurie bureaucratique, le Maxxi n’a jamais véritablement décollé. Sans argent, le musée ressemble souvent à une coquille vide. Les expositions y sont la plupart du temps approximatives et sans grand éclat. «Ils ont nommé deux administrateurs au poste de directeur artistique», déplore Francesco Bonami. Finalement, après des atermoiements, l’ancienne ministre de la Culture du gouvernement (centre gauche), Giovanna Melandri, a été nommée à la tête de l’institution à la fin de l’année dernière. «La France aussi place des responsables politiques à la tête des grandes institutions comme Versailles ou Beaubourg, mais il s’agit toujours de personnalités qui ont une compétence artistique reconnue.»

Au cours de la campagne électorale pour les élections législatives des 24 et 25 février, les partis politiques de tous bords ont très peu parlé de culture et toujours de manière très générique. L’appel lancé par les intellectuels Ernesto Galli della Loggia et Roberto Esposito pour la création d’un véritable et puissant Ministère de la culture est pratiquement resté lettre morte. «Les responsables politiques ne sortent jamais de ces deux poncifs, à savoir qu’investir sur la culture, c’est de l’argent perdu, comme l’a affirmé le ministre Tremonti, ou, à l’inverse, que la culture est le pétrole de l’Italie. Ils oublient que la culture, ce n’est pas comme des hydrocarbures que l’on trouve sous ses pieds et qui servent de rente, mais que c’est une ressource qui se construit parfois, comme dans le cas de l’Italie, depuis des millénaires.»

«Il faut prendre des risques, avoir le courage d’échouer et ne pas s’appesantir sur la faillite générale de la culture en Italie»