Comment Gore Verbinski, devenu l’un des cinéastes les plus rentables du monde après le succès de sa trilogie des «Pirates des Caraïbes», allait-il rebondir après son échec spectaculaire (plus relatif que cuisant, en fait) de «The Lone Ranger»? En creusant encore plus profond sa tombe, apparemment! Sans doute le film le plus bizarroïde produit par une major hollywoodienne depuis «Sucker Punch», en 2011, «A Cure for Wellness» – devenu «A cure for life» par un nouveau miracle de traduction – nous présente enfin son auteur libéré de toute contrainte. Mais ce qui est une excellente nouvelle pour le cinéphile ne l’est pas forcément pour le grand public!

La cinquantaine sonnée, l’auteur de grosses machines cartoonesques (ajoutez «La Souris» et «Rango» aux films susmentionnés) semble s’être souvenu d’avoir également signé un remake du film d’horreur japonais «The Ring» ainsi que la comédie dépressive «The Weather Man» (son seul vrai four, avec Nicolas Cage). D’où ce conte horrifique qui paraît constamment balancer entre grand-guignol et exploration mentale? En tout cas, bien plus que l’indigeste délire SM déguisé en rêverie féministe (ou le contraire) de Zack Snyder, le résultat vaut le détour. Où Gore Verbinski fait preuve d’une ambition peu commune en sus de ses indéniables dons visuels, tout en justifiant enfin son prénom d’emprunt (il fut baptisé Gregor).

Finance gothique

Après une saisissante séquence d’introduction située à Wall Street, il est question d’un jeune loup de la finance envoyé sur la trace de son patron disparu dans un sanatorium en Suisse, d’où est revenue une lettre énigmatique. Alors que l’ambitieux et arrogant Lockhart (Dane DeHaan, le futur Valérian de Luc Besson) pense pouvoir ramener Pembroke dans la journée pour lui extorquer la signature nécessaire à une juteuse fusion, il ne tarde pas à buter sur une logique quelque peu différente. Après avoir manqué les heures de visite, un accident de voiture le transforme à son tour en patient malgré lui du sinistre château reconverti en établissement thermal. Des patients tous âgés y font preuve d’une étrange résignation tandis que le directeur (Jason Isaacs), en héritier du baron fou d’autrefois, veille jalousement sur Hannah (Mia Goth), une étrange jeune fille. Et lorsque Lockhart localise enfin Pembroke, ce dernier ne manifeste nulle intention de repartir…

Il faudra 2h30 pour venir à bout du mystère de ces lieux, mais cette fois sans qu’on ait l’impression de péripéties de pur remplissage. Au «ventre mou» habituel des divertissements signés Verbinski se substitue en effet une exploration toujours plus poussée des couloirs, secrets et réverbérations (métaphoriques, psychanalytiques ou intertextuelles) du château-sanatorium et de sa «thérapie». Oubliez havres de tranquillité de «Youth» ou de «Mal de pierres»! Celui-ci – le fameux château de Hohenzollern en Souabe, transposé dans les Alpes par miracle numérique – plonge ses racines dans un imaginaire qui va de «Frankenstein» au «Fantôme de l’opéra». Mais c’est encore lors d’une échappée au village voisin que le film dévoile toute l’étendue du mal.

Horreur sans antidote

Notre antipathique protagoniste, qui traîne son propre trauma familial (un père qui s’est suicidé et une mère qui s’est étiolée faute d’avoir réalisé son rêve) trouvera-t-il sa rédemption dans l’aventure? Rien n’est moins sûr au terme de cet affrontement entre la logique capitaliste-concentrationnaire d’aujourd’hui, clairement vomie pas les auteurs, et une logique aristo-scientifique XIXe présentée comme un piège tout aussi dangereux. Entre menaces virtuelles et corporelles, fusion et inceste, l’eau et le feu, le cynique Lockhart navigue de Charybde et Scylla, seule l’hypothèse nazie étant hardiment enjambée dans ce décor suisso-prussien d’opérette – mais on n’en jurerait même pas. Avant de clore sur un sourire des plus ambigus, ne manque qu’une évolution psychologique ou morale qui nous impliquerait plus fortement. Mais au moins, la vision est celle d’un authentique film d’horreur, qui va bien au-delà du «hou, fais-moi peur» ou «beurk, dégoûte-moi» du tout-venant.

Gore Verbinski négocie son délire néo-gothique en héritier parfaitement conscient de ses prédécesseurs, la génération des Joe Dante, Robert Zemeckis, Tim Burton et autres frères Coen. Quant à Dane DeHaan, il ne peut que rappeler le Leonardo DiCaprio de Martin Scorsese («Le Loup de Wall Street», «Shutter Island»). Même si on aurait préféré Shia LaBeouf dans le rôle, face à sa partenaire de «Nymphomaniac», des associations font ici parfaitement sens. Pour finir, ce n’est qu’en invoquant Kubrick et «Eyes Wide Shut» lors d’une grande messe noire que Verbinski vise clairement trop haut pour lui. Comme quoi, un grand styliste peut cacher un petit-maître. Mais à défaut de pouvoir suggérer un antidote au mal-être qu’il désigne, le voilà qui s’est au moins surpassé!


*** A Cure for Life (A Cure for Wellness), de Gore Verbinski (Etats-Unis – Allemagne, 2016), avec Dane DeHaan, Jason Isaacs, Mia Goth, Adrian Schiller, Celia Imrie, Harry Groener, Ivo Nandi, Susanne Wuest. 2h26