Genre: témoignage
Qui ? Edgar Morin
Titre: Journal
Tome 1: 1962-1987Tome 2: 1992-2010
Chez qui ? Seuil, 1180 p. et 1280 p.

On ne sait d’abord pas trop comment réagir devant les deux monumentaux volumes du Journal d’Edgar Morin – quelque 1200 pages chacun, représentant 3 kg 200 en tout – que les Editions du Seuil ont publiés avant Noël. Quel est le sens d’une telle entreprise éditoriale? D’autant qu’à quelques inédits près, répartis sur les deux volumes, la grande majorité de ces textes a déjà été publiée – le plus connu dans le genre étant peut-être son Journal de Californie (1970), où il racontait sa découverte extatique de la culture alternative «extrême-occidentale». Certes, Edgar Morin (taxé l’autre jour sans rire de «l’un des plus grands penseurs du siècle» par Michel Field, qui s’y connaît pourtant) a un parcours intéressant, des idées foisonnantes, un vécu tumultueux; mais cela justifie-t-il de lancer à la face du public un tel obus narcissique?

Une fois l’opus bien casé dans un chevalet qui n’est pas livré avec, on ne sait donc encore s’il faut en rire ou s’en accabler. Personnellement, j’aurais préféré relire lIliade et l’Odyssée , mais bon. Imbibé, tout de même, de respect pour l’intellectuel qui a traversé le siècle (il est né en 1921), on se met donc à feuilleter les pages du «penseur de la complexité». On ouvre au hasard le premier volume (1962-1987) puis, après l’avoir déménagé dudit chevalet, le second (1992-2010). Là, le ton semble globalement plus intime. La souffrance et la mort y sont très présentes, notamment par sa compagne Edwige, qu’il a accompagnée en amoureux jusqu’au bout de sa maladie. On comprend alors que la mort de sa mère, alors qu’il avait 10 ans, est en quelque sorte à la source de toute sa vie. Il n’aimera que des femmes pathétiques, celles qui flirtent avec le risque de la mort. C’est pourquoi il se retrouve dans cette citation de Poe: «Je n’ai pu aimer que là où la mort mêlait son souffle à celui de la beauté.» Il aime aussi à répéter cette parole de Beethoven, qu’il admire plus que tout: «Durch Leiden Freude». A travers la souffrance, la joie.

Avouons-le donc, on tombe sous le charme de cette prose parfois désinvolte, mais agitée par la curiosité. On comprend qu’il écrive, en 1981: «Je me sens tellement bien, curieux, ardent, aimant, que je voudrais vivre un million d’années.» S’entremêlent, et parfois s’entrechoquent au fil des deux volumes des analyses théoriques (sur la compréhension, par exemple), des réflexions historiques (sur Hitler ou Hiroshima) et politiques (sur l’idée de révolution, à laquelle il préfère celle de métamorphose, ou sur son positionnement politique: il se dit «gauchiste-droitier»), des études ethnologiques ou sociologiques (telles ces notes sur les jeunes agriculteurs), des remarques livrées au détour d’un «Journal» de TF1, des retours sur soi biographiques plus méditatifs (sa judéité, ou l’importance qu’a eue pour lui la Résistance), ou encore des comptes rendus détaillés de l’écriture de tel ou tel livre; le tout entrecoupé de scènes de la vie quotidienne d’un intellectuel respecté, ses relations avec la presse, ses conférences à gauche et à droite, ou encore de menus détails comme ce téléphone flatteur d’Attali, mais dont il doute – on le comprend – de la sincérité, ou cette visite de Pierre Péan, qui achève son livre sur Mitterrand, mille autres encore.

Dans ce foisonnement parfois étourdissant (mais que diable l’éditeur ne s’est-il fendu d’un index des noms propres?), quelques constantes: le cinéma (beaucoup à la télévision), la gastronomie (la boisson, aussi), et la musique (de préférence romantique). Les rencontres, petites et grandes, sont rythmées par les plaisirs de la vie, un bon vin, un épisode de Colombo. La fin du tome deux est hantée par la maladie de sa compagne, puis par sa mort. Dans un torrent de larmes, il note en 2008, un mois après la disparition d’Edwige: «Je suis un vieil orphelin, j’ai toujours eu besoin d’aimer et d’être aimé, et c’est avec elle que ce besoin s’est assouvi en profondeur (n’ayant pas empêché les diversions amoureuses, mais demeurant centré sur elle)».

Il avait écrit au début des années soixante: «Il faut résister mais non demeurer. Etre un résistant, mais non un demeuré.» On comprend à la lecture de ce Journal que c’est l’écriture, en particulier l’écriture de soi, qui lui a permis d’accomplir ce programme.

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Edgar Morin

«Journal»

Extrait du 25 juin 1987

«Je dois me lever, il y a cet exposésur la Complexité, prévu depuisun an au Club de l’Expansion, en fin d’après-midi. Au cours du repas, je ne peux m’empêcher de prendre du vin.Puis…»