En 1963, peu après l’assassinat du président Kennedy à Dallas, Cy Twombly (1928-2011) entreprend une série de tableaux qui évoquent la vie de Commode, l’un des empereurs romains les plus sanguinaires; Nine Discourses on Commodus, neuf grandes toiles gris clair sur lesquelles apparaissent des choses informes d’abord insignifiantes, allant ensuite vers le point culminant de giclées sanguinolentes, et s’achevant sur une espèce d’explosion pâle en jaune. C’est à la fois un rien et l’image fuyante d’une horreur.

Il les présente en 1964 à la Galerie Leo Castelli de New York, où il a exposé pour la première fois en 1960. L’accueil est désastreux. Donald Judd parle de fiasco, mais c’est la critique d’un artiste qui se détourne de la peinture. Les amateurs d’expressionnisme abstrait, dont Leo Castelli a assuré la gloire commerciale, détestent cette violence et ce mauvais goût. Rien ne sera vendu.

Amertume

Cinq ans plus tard, Leo Castelli s’en souvient avec amertume: «Il est parti […] et il a passé toutes ces années à Rome. Puis j’ai fait une bonne exposition de son travail [en 1960], je crois que c’était la première où il y avait encore des œuvres à l’américaine. Après, il m’a envoyé une exposition, sans même se déplacer, et ce n’était pas… Ça ne m’a pas tellement plu… Il y avait une série qui portait le nom d’un certain empereur… Commode ou un truc comme ça. Ils n’étaient vraiment pas très bons. Ils avaient un côté très européanisé et précieux.»

Trahir sa génération

Dans la bouche de Castelli, l’opposition entre «des œuvres à l’américaine» et «un côté très européanisé» est une condamnation sans appel. Sa galerie a été le bras économique de l’offensive idéologique menée par le critique Clement Greenberg en faveur de l’expressionnisme abstrait des Rothko, Still, Pollock et autres, qu’il considérait comme les représentants d’un art américain émancipé de l’influence du Vieux Continent. Y revenir comme le fait Twombly ne peut être qu’une trahison.

Quant à Donald Judd, qui a le même âge que Twombly, il voit cette peinture jetée avec violence comme une trahison de sa propre génération qui tente de prendre la suite de l’expressionnisme abstrait en se retournant contre lui. L’épisode de Nine Discourses on Commodus est le moment de bascule de toute l’œuvre de Cy Twombly. C’est aussi le point d’inflexion de la grande rétrospective en quelque 140 œuvres que lui consacre le Centre Pompidou.

Expressionnisme abstrait

La vie et l’œuvre d’Edwin Parker Twombly Junior commencent pourtant de manière américaine. Il est le fils d’Edwin Parker Twombly Senior, un sportif dont le surnom Cy vient d’un grand joueur de baseball, Cy Cyclone Young. Cy Twombly Junior suit une formation d’artiste pendant laquelle il rencontre Robert Rauschenberg. En 1951, il passe l’été et l’hiver au Black Mountain College, qui est l’incubateur de l’avant-garde américaine de la deuxième partie du XXe siècle. Il voyage en Europe.

Ses premières toiles appartiennent à la veine de l’expressionnisme abstrait, avec leur économie de couleur, leur gestuelle assez bien maîtrisée et une sorte de salissure qui commence à les en éloigner. Les peintures suivantes vont encore plus loin dans le dénuement avec leur fond presque blanc et des signes tracés au crayon de cire gris. Ces signes esquissent des lignes rythmées qui ne sont pas une écriture ou un graffiti proprement dit, mais l’empreinte d’un geste qui viendrait de l’écriture et ne parviendrait pas à l’atteindre.

En prenant ainsi à revers l’esthétique équilibrée de l’expressionnisme abstrait dès le milieu des années 1950, en accentuant l’âpreté et l’agressivité de son art, Cy Twombly ne fait qu’adopter l’attitude d’un successeur face à la génération précédente. Il lui faut s’en détacher. Il le fait. Sans la renier complètement.

Réflexions sur les maîtres

Les premiers expressionnistes abstraits sont nés entre 1900 et 1910 (Rothko en 1903, Still ou De Kooning en 1904). Les suivants entre 1910 et 1920 (Kline en 1910, Pollock en 1912, Motherwell en 1915). Les artistes nés dans les années 1920 vont devoir se faire une place qui tienne compte de l’art et aussi du succès de leurs prédécesseurs. Ils se construiront contre eux en refusant le beau geste dans deux directions contradictoires, le pop et le minimalisme, dont les stars ont le même âge ou à peu près le même âge que Twombly (1928). Lichtenstein naît en 1923, Rauschenberg en 1925 et Warhol en 1928, pour les pop artistes. Judd et Lewitt en 1928 pour les minimalistes. Les uns et les autres font des choix opposés à ceux des expressionnistes abstraits, sauf sur un point, ils se placent en dehors de la continuité de l’histoire de l’art occidental, loin de l’influence européenne.

Cy Twombly n’en fait rien. Non seulement sa rupture avec ses prédécesseurs n’est pas totale puisqu’il perpétue leur engagement corporel dans l’exécution des œuvres et leur traitement de vastes surfaces continues. Mais il réalise entre 1960 et 1962 plusieurs tableaux qui sont des réflexions sur la peinture des maîtres anciens comme School of Fontainebleau (1960), School of Athens (1961) ou Dutch Interior (1962).

Pragmatisme américain

School of Athens ressemble à une furieuse accumulation de gribouillages au crayon et au pinceau, où les parties peintes constituent une montée pyramidale vers le ciel ou plutôt vers le haut de la toile. On y retrouve une composition dont les équilibres sont déterminés par le mouvement d’un pinceau ou d’un stylet (crayon, craie, etc.) tenu à bout de bras et pointé avec énergie vers la surface à peindre. C’est encore, dans sa méthode, de l’expressionnisme abstrait. Mais à y regarder de plus près, le spectateur peut reconnaître la composition de L’Ecole d’Athènes (1509-1510), la célèbre fresque de Raphaël dans les Chambres du Vatican, une composition sur laquelle Twombly se serait acharné à inscrire ses propres réflexions visuelles.

L’exposition du Centre Pompidou est claire. Elle montre bien cette double détermination qui traverse de part en part l’œuvre de Twombly et la manière dont il perçoit lui-même la relation de son art avec les événements qui se produisent autour de lui. Ce n’est pas une harmonie bienveillante, c’est une bataille où les mythologies antiques croisent les événements politiques, la guerre en Irak par exemple. C’est un inconfort dans lequel l’artiste se met volontairement et dont il tire chacune de ses œuvres.

Cy Twombly a vécu de plus en plus régulièrement en Europe, à Rome en particulier, à partir des années 1960. Leo Castelli a raison de dire qu’il est «très européanisé». Il réinvente la peinture d’histoire sans discours et sans leçons, avec un pragmatisme et une capacité d’action qui restent néanmoins très américains.


A voir

«Cy Twombly», Centre Georges Pompidou, Paris, jusqu’au 24 avril 2017. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h. www.centrepompidou.fr