Quel drôle d’objet que Veracruz. Ce bref récit, signé Olivier Rolin, qui en comporte quatre autres enchâssés, est marqué par un romantisme échevelé et exotisant, inhabituel, ironique, peut-être. Un homme, un quart de siècle après les faits, et de l’autre côté de la terre, continue à se consumer dans le souvenir d’une passion amoureuse. C’était à Veracruz, au Mexique. Il y donnait des conférences nonchalantes sur Proust (Proust m’énerve!). Une Cubaine aérienne, «papillon noir», «libellule», mais libellule armée d’un 7.65 Walther, enchante alors sa vie médiocre avant de disparaître sans un mot. Il s’abîme dans l’alcool, on se croirait «sous le volcan», mais c’est un cyclone qui menace la ville.

Quatre récits

Un jour lui parvient un envoi anonyme, quatre récits que nous lisons sur son épaule. Quatre voix racontent, dans des registres très différents, la même histoire d’abus, de crimes, d’infamies. Dans les vastes espaces du très décati palais Medina-Schmidt, ces personnages tissent chacun son fil de haine. Un jésuite défroqué, nommé Ignace par dérision, limace concupiscente et blême, subit le mépris et les humiliations des trois autres. Il leur fait la lecture des poèmes de Quevedo, dont les pages ont été découpées des livres rares de la bibliothèque, évidés pour faire du commerce de cigares clandestin. Comme les deux autres hommes, il convoite Susana. Mais c’est Miller seul qui jouit de la belle. Lui, c’est un mâle brutal, sanguinaire, que la femme a élu comme compagnon. Il se livre à des trafics bien plus dangereux et violents que cette histoire de cigares. Le dernier, dit le Grec, est le père de Susana, ou peut-être pas. En tout cas, la nostalgie de tout ce que ce crapaud baveux a infligé autrefois à la fillette le hante. Mais Miller lui a promis de le castrer si ses pulsions se réveillaient, aussi se tient-il à carreau, et soupire dans son coin.

Ignobles

Chacun, dans son genre, est absolument ignoble, que sa langue soit châtiée ou grossière. Et Susana? Cette beauté, qui ressemble beaucoup à la mystérieuse Cubaine, ourdit sa triple vengeance. Mais au bout du compte, c’est le cyclone, nommé Susana lui aussi, qui se chargera de liquider, par l’eau et le feu, le palais et ses habitants, nous informe le narrateur principal. Tous ces récits emmêlés sont-ils nés de ses fantasmes d’ivrogne? Performance stylistique, conte au bord du fantastique, rêverie romantique, cet étrange texte exerce son charme mais rend un son bien différent du Météorologue, ou des exercices de style de A y regarder de près (Seuil, Fiction&Cie, 2015), proses brèves très raffinées, à la manière de Francis Ponge, qu’accompagnent les superbes dessins d’Erik Desmazières.


Olivier Rolin, Veracruz, Verdier, 124 p.***